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30 août 2007

Les survivants (partie9) - fin

IX.

 

Mai passa, juin se profila, la montagne prit un air de fête. Le soleil entra dans la cabane. Il y était déjà entré d'autre manière. Servan et Jason, ce dernier complètement transformé, vivaient sur un nuage. Comme la température avait brusquement grimpé au-dessus de trente degrés, ils vivaient nus.

Le matin, au réveil, ils se souriaient d'un radieux sourire et s'étreignaient longuement. Alter alterum contingit[1]. Tous les préjugés de Jason, toutes ses préventions défavorables, tous les pieux scapulaires qu'il vénérait autant qu'une dévote vénère les grains de son missel, s'étaient écroulées, chétives dépouilles d'un passé révolu. Il s'était opéré en lui un bouleversement intégral. Ce que hier il honnissait, il le regardait à présent comme un don du ciel. Il avait des enthousiasmes qui culminaient en une passion soudainement débridée de ses vieux attelages. Les avares repentis ont de ces prodigalités-là. Jason, longtemps tenu à sangles et à courroies par les articles du rigorisme le plus obtus, avait jeté bas l'attirail poussiéreux de ces anciennes idoles. Il était dévoré de mille impatiences qui trouvaient toujours assentiment chez son compagnon. On eût dit qu'il remboursait un arriéré de plusieurs années. Une fois, même, chose incroyable, il dit, après une extase particulièrement vertigineuse :

 Aucune fille ne m'a jamais causé un tel plaisir.

C'était plus qu'un revirement, une véritable capucinade. Servan n'en revenait pas. Quand Jason se pelotonnait auprès de lui, mêlait ses jambes à ses jambes, parcourait sa poitrine de la paume de sa main, l'accablait de baisers et de caresses, et faisait lentement monter la torride passion qui s'achève dans un double bégaiement de félicité, il croyait vivre un de ces rêves éveillés qui vont bientôt se dissiper, qui ne peuvent être vrais tout simplement parce qu'ils sont invraisemblables. Pourtant, au moment où ce corps embrasé de mille feux prenait possession de lui, à l'instant où sa fière virilité préparait, dans ce volcan qu'est une chair à vif, l'explosion de béatitude, il se disait que pour avoir tranché aussi brutalement dans l'esprit d'un garçon naguère ignorant de soi, aujourd'hui réparant cette inhibition à grande satiété de transports frénétiques, ce retournement avait peut-être caution de durée, et que celui qui hier regardait les amours garçonnières avec la dernière horreur, était en train de leur vouer l'adoration des apostats.

Vers le solstice de juin, un événement survint.

Les deux garçons, soucieux d'étoffer une cambuse qui s'amaigrissait, préparèrent une nouvelle expédition dans la vallée. On n'a pas oublié celle du mois de mai, renoncée comme on l'a vu. Cette fois, ils étudièrent minutieusement le moyen d'éviter les obstructions des éboulis qui rendaient les routes inaccessibles. Leur idée reposait sur la plus simple des théories, celle de la gravitation.

 Une montagne, dit Jason, ça s'écroule par le bas, et non par le haut. Par conséquent, si on doit arriver quelque part, ce sera en empruntant les sentiers d'alpage.

Forts de cette logique, ils se mirent en chemin. Ils s'étaient équipés à pleine charge de sacs et de musettes. Ils ressemblaient à ces jeunes aventuriers d'autrefois qui parcouraient les villes et les campagnes en portant sur eux des instruments de musique dont ils jouaient en public.

Leur but était de visiter les uns après les autres, les entrepôts des commerces de la vallée. Ils se flattaient d'y faire ample moisson de tout ce dont ils avaient besoin pour renouveler leurs victuailles.

La réussite du projet, cependant, était subordonnée à plusieurs inconnues.

La première d'entre elle, c'était le dépeuplement supposé des lieux d'approvisionnement : s'il se trouvait des survivants, nul doute qu'ils ne fissent exacte sentinelle devant leur grenier et la chance de se ravitailler diminuait en proportion du nombre des gardiens. La deuxième concernait l'état des magasins : une ruine n'a jamais nourri personne, et il n'était pas prouvé que le miracle d'avril se répétât. Enfin, le voyage n'était pas moins tributaire du plus ou moins de praticabilité des sentiers d'altitude. Car pour faire tant que de contourner les éboulis, l'idée n'était pas mauvaise en soi, mais rien n'interdisait de penser que le chambardement avait été total au point de rendre inaccessible tout itinéraire, même le plus dévié.

Jason et Servan furent tout de suite confronté à la pire des difficultés, celle qui consiste à se diriger sans perdre la boussole. Heureusement, le beau temps leur en fournissait une de précieuse et infaillible, le soleil. Comme ils étaient partis au petit matin, comme ils avaient mis le cap au nord, ils tâchèrent de s'orienter sans trop de marge d'erreur en calculant l'angle de déplacement de l'astre dans le ciel selon l'heure.

A midi, ils étaient parvenus plutôt facilement à attraper le chemin de Compostelle, à la hauteur de la fontaine de l'Espugna, et ils avançaient vers Accous, première étape de leur expédition, sur une étroite corniche en surplomb d'un vertigineux ravin. On voyait au nord-est les crêtes du pic d'Arapoup et du pic Hia d'Anchet.

Tout à coup, au détour d'un méandre fort bref, le sentier s'arrêta net.

Un empilement de rocs s'y était affaissé et opposait un obstacle infranchissable.

Les expéditionnaires mirent bagage aux pieds et avisèrent l'éboulement. Jason résuma le sentiment général de manière laconique :

 C'est foutu ! dit-il.

C'était foutu, en effet : à gauche, le flanc de montagne sur lequel s'appuyait le sentier avait des assises trop accores pour être escaladé ; à droite un à-pic d'une centaine de mètres. Impossible de se frayer passage d'un côté comme de l'autre. Quant à utiliser la voie directe, par-dessus les rochers, mieux valait ne pas y songer, ceux-ci manifestant l'instabilité d'un échafaudage disparate dont les éléments tenaient entre eux selon une géométrie prête à se modifier à la moindre pression, avec toute les conséquences pour l'escaladeur.

 Qu'est-ce qu'on fait ? dit Jason.

 Il faut y aller quand même, répondit Servan.

 Ah oui ? Greffe-toi des ailes, alors…

Tandis que son compagnon sombrait ainsi dans le découragement, Servan n'avait cessé d'examiner autour de lui, et plus spécialement le ravin. A la mine qu'il faisait, entre la spéculation dubitative et la réflexion approfondie, on subodorait une grande contention d'esprit en phase gestatoire. Il revint vers Jason et déclara :

 On a une corde. On la noue autour d'un roc solide à un bout, on se harnache à l'autre et ainsi on enjambe l'écueil selon la technique de la varappe. Il suffit de se déplacer latéralement en se donnant du mou pour compenser l'obliquité de la corde par rapport à son point d'attache.

 T'es pas fou ? s'exclama Jason, c'est un coup à finir au fond du ravin !

 Pas si on s'amarre correctement. Regarde, je vais te montrer.

Ayant parlé ainsi, il extrait la corde d'un des sacs, la noue autour d'un bloc de pierre fermement scellé à la roche mère et présentant un étranglement en son milieu, boucle le nœud au moyen du fermoir, se fait une ceinture de l'autre extrémité pareillement sanglée à la poitrine par dessous les bras, et soudain, sans l'ombre d'une hésitation, ayant repris à dos son bagage, devant son camarade médusé et épouvanté, s'engage sur le flanc du ravin, se laisse descendre jusqu'aux quatre cinquièmes du filin, et entreprend de doubler l'écueil en se projetant à droite par petits sauts de puce. Tout cela avec une sûreté d'alpiniste chevronné, un sang-froid de barbouze et une souplesse de chamois.

Quand il eut prit pied de l'autre bord, il ligatura la corde à une pierre et se contenta de résumer son numéro d'équilibriste par ces mots :

 T'as vu ? c'est simple.

Jason, abasourdi, regardait le ravin, sondait sa profondeur, et essuyait la pluie de grosses gouttes de sueur qui dégouttaient de son front comme s'il avait couru un marathon.

Son compagnon, du reste, avait eu tout le temps de l'observer tandis qu'il préparait son exploit, et en avait conclu que si peu d'intrépidité ne méritait pas qu'on prît le risque d'un accident. C'est pourquoi il cria, d'une voix de stentor :

 Je continue seul, reste ici et sois patient, j'en aurai peut-être pour quelques heures.

 D'accord, fit Jason, trop heureux de n'avoir pas à imiter une virtuosité qui le glaçait d'effroi.

Il s'assit donc par terre et charma les ennuis de l'attente comme il put, c'est-à-dire en contemplant les magnifiques paysages des Pyrénées.

La première question qui se présenta naturellement à son esprit fut celle-ci : combien de temps durerait l'absence de Servan ? Comme tous les cœurs impatients, Jason éprouva de l'agacement de cette immobilité forcée. Cependant, il lui suffisait de songer à son rechange pour juger que l'art de croquer le marmot, même au prix d'un peu d'ennui, était un établissement plus tolérable que des cabrioles au-dessus du vide.

 Comment il a pu faire ça ? dit-il à haute voix.

Il reprit, en hochant la tête :

 Il a pas froid aux yeux, ce drôle…

Il reprit, tout à coup, avec quelque chose de louvoyant dans l'expression :

 Et dire qu'il est pédé… c'est à n'y rien comprendre.

Plusieurs heures s'égrenèrent, silencieuses et mornes. L'absence de Servan lui pesait. Il eût donné sa fortune pour entendre la joyeuse voix le héler. A cent reprises, il jeta les yeux de l'autre côté de l'éboulement, ce qui lui découvrait la ligne du sentier, car celui-ci s'incurvait dans le bons sens. Personne à l'horizon. Jason ressentit bientôt l'indicible angoisse de celui dont le cerveau échafaude toutes sortes de conjectures défaitistes : il s'était blessé, il avait rencontré des gens qui lui avaient fait mauvais parti, mille hypothèses plus pessimistes les unes que les autres. A quatre heures de l'après-midi, l'inquiétude atteignit son paroxysme :

 Il va falloir retourner au logis, se dit-il, c'est au moins trois heures de marche ; faudrait pas traîner…

Depuis quelques minutes, son regard errait sur l'autre versant de la montagne, lequel reproduisait celui où il se trouvait avec une symétrie presque exacte. Cette contemplation, plutôt passive que voulue, était le fruit de l'oisiveté. On n'a rien à faire, le premier divertissement est bienvenu. D'ailleurs, ce qui retenait son attention tout en le distrayant n'était pas sans intérêt puisque une escadrille de rapaces semblait départir entre ses membres on ne savait quelle mystérieuse prérogative alimentaire. Jason aperçut ainsi une colonie de gypaètes qui décrivaient des cercles concentriques de plus en plus rapprochés autour de quelque chose qui gisait tout au fond du ravin. Un moment, il sursauta : et si cette chose était Servan ? L'inanité de sa crainte le fouetta aussitôt : l'intrépide adolescent était bien loin d'ici et le cadavre, probablement celui d'une bête, se situait à l'opposé de l'endroit par où il avait disparu. Au surplus, chacun sait que pour aiguiser le flair des charognards, il faut que le corps ait commencé sa décomposition. Or, cette opération ne s'expédie pas en trois heures.

Tout à coup, la descente régulière et pour ainsi dire métronomique des vautours fut brutalement rompue. Jason les vit remonter à toute vitesse le long du flanc de montagne et se disperser derrière les sommets. Il était clair qu'un incident venait de se produire, que les vautours avaient pris peur et qu'ils se débandaient.

 Qu'est-ce qui a bien pu les déranger ? dit l'adolescent.

En même temps qu'il s'adressait cette question, il avait plissé les yeux comme quelqu’un qui a remarqué une anomalie dans le décor et qui voudrait bien lui attribuer une cause rationnelle.

A force d'insister, il lui sembla distinguer de minuscules points. Chose étrange, ces points se déplaçaient. D'abord, il songea à une meute de renards. Cependant, les points allaient en file indienne avec une continuité ordonnée qui n'est pas exactement le propre des animaux sauvages.

Soudain, les points se détachèrent de la paroi, Jason se leva sur ses jambes, lentement, comme un ressort qui se détend.

A moins de cinq cents mètres de lui, échelonnées les unes derrière les autres sur une corniche impossible à repérer à l'œil nu, se trouvait un groupe de personnes. La corniche était invisible, mais grâce à l'abaissement graduel de ses garde-fou naturels, on percevait de mieux en mieux les silhouettes.

 Des survivants, s'écria Servan, des survivants, comme nous !

Son coeur battait à se rompre. Il y avait donc là, dans la montagne, des gens qui avaient échappé à la catastrophe. C'est donc qu'il existait un lieu, par exemple dans la vallée voisine, où tout fonctionnait, où l'on avait de l'électricité, de l'eau courante, où le commerce prospérait comme naguère. Ces raisons entraient dans son cerveau et s'entrelaçaient à tous les espoirs qu'elle faisait naître.

Brusquement, il se mit à crier et à gesticuler. Les sons, dans la montagne, résonnent en écho et s'amplifient aisément. Jason fut entendu. La colonne fit halte.

Commença alors entre lui et le groupe de randonneurs un échange frénétique de signes sémaphores. Conversation muette que chacun s'évertuait à interpréter au plus juste. Au bout d'un moment, l'adolescent se rendit compte qu'on lui adressait toujours les mêmes gestes, avec la même obstination d'une vigie qui signalerait un mouillage non loin. Ces gestes paraissaient l'inviter à se rendre quelque part en amont. Jason esquissa le mouvement de celui qui obtempère, lequel mime un applaudissement des mains au-dessus de la tête. Il devait avoir bien traduit, car il reçut aussitôt de ses lointains compagnons de vifs encouragements. Cela l'engagea à reproduire en sens inverse le chemin qu'il avait fait avec Servan. Sur la corniche d'en face, la troupe s'était remise en marche et tâchait de synchroniser son rhythme de progression avec celle du garçon.

Tout à coup, celui qui allait en tête lui adressa un nouveau signe, mais cette fois vers le bas. Jason regarda le long du flanc de montagne et distingua une espèce de main-courante composée d'arbres morts, qui épousait la pente d'une cascade. Cela faisait comme un escalier avec force ressauts et saillies bien placées pour y poser le pied en bonne stabilité.

Il descendit au fond du gouffre par ce chenal. Il fut tout surpris de n'éprouver que peu de peine à se conduire et parvint ainsi dans la petite combe qui séparait les deux montagnes.

Un des personnages de la colonne s'était hâté à sa rencontre.

C'était un homme d'une quarantaine d'années, sportif, bien découplé, au visage buriné et souriant. Il portait un uniforme kaki passementé de galons sur les manches. Quand il fut à portée de main, il lui demanda :

 Vous venez-vous ?

 De Lescun.

 De Lescun ? fit l'homme, étonné, on n'y a pourtant trouvé personne après l'explosion.

 Vous y étiez ?

 Oui, avec ma brigade ; nous appartenons à l'escadron de gendarmerie chargée de retrouver les survivants.

 On ne vous a pas vus, avec mon copain.

 Votre copain ? Il y a quelqu’un avec vous ?

 Oui, on est depuis trois mois dans une cabane, à l'écart du village.

 Où il est, ce garçon ?

 Je ne sais pas, il est allé voir à Accous.

 Ça fait longtemps qu'il est parti ?

 Trois heures, trois heures et demie, à peu près.

 Et depuis ?

 J'en sais rien…

 Bon, écoutez : dans la vallée d'Ossau, il y a des dispensaires pour rapatrier les réchappés de la vallée d'Aspe. Peu nombreux, j'aime mieux vous avertir tout de suite. De là, on vous conduira à l'hôpital d'Oloron pour vous soigner. Allez voir si votre camarade est encore en vie, et rejoignez ensuite notre sentier. Vous n'avez qu'à le suivre pendant cinq kilomètres et vous arriverez à l'ancien gîte de Cette-Eygun. Demandez l'infirmerie de campagne, on s'occupera de vous.

 Merci, fit Jason, je retourne pour l'attendre. Mais le temps avance.

 S'il ne se manifeste pas ce soir, on entreprendra des recherches demain. Avez-vous de quoi manger et de quoi boire ?

 Oui, dans mon sac.

 Bon, alors agissez pour le mieux. Mais surtout, ne vous faites pas surprendre par la nuit, vous seriez en mauvaise posture.

Le brigadier, car c'était un brigadier, prit congé en renouvelant ses recommandations. Jason, tout excité, courut presque au lieu où Servan s'était éclipsé. Il donna de la voix, en vain.

 Merde ! fit-il, pourvu que…

En cet instant, sa physionomie changea, son œil se rembrunit, son regard s'offusqua d'un nuage, quelque chose entra dans son entendement et s'y riva pour ainsi dire avec une espèce de profondeur tragique.

Jason s'assit. Il réfléchissait. A quoi ?

A Servan.

Réfléchir à quelqu’un, le terme peut paraître impropre. Sondons plus profondément les pensées que nous émettons parfois sur notre prochain, et nous le trouverons parfaitement approprié. Ce qui ruisselait de la sienne était un déluge. Les angles d'incidence que révélait cette réflexion étaient effrayants. Il voyait, comme dans un jeu de miroir, toutes sortes de lueurs, les unes claires, les autres obscures, celles-ci chatoyantes, celles-là pleines de nuit. Toutes virevoltaient au-dessus de lui dans une espèce de ballet fantasmagorique.

De ce tourbillon de conjectures amoncelées, de cet amas d'hypothèses en échafaudage prenait vie une figure affreuse, noire, décharnée et ricanante. Cette face de ténèbres avait l'air de lui dire : malheureux, que feras-tu si cela vient à se savoir ?

Jason respirait à peine. Il avait devant lui un œil fixé sur sa conscience qui lui proférait des ultimatums. C'était un bloc de haine et de vengeance qui l'exhortait. Il découlait de cette orbite diabolique des larmes de sang. Rien de plus hideux que cette rétine sinistre qui tantôt rougeoyait comme une braise, tantôt s'assombrissait comme un crépuscule.

Jason croyait devenir fou. Un étau lui serrait la gorge, un autre lui tenaillait le ventre.

Combien de temps demeura-t-il dans cette expectative de soi-même ? Impossible de le dire. Sa prunelle était devenu fixe et vitreuse, son front livide. Toute sa personne suait et tremblait.

En ce moment, une voix lui parvint. Jason sursauta. La voix cria :

 Tu es là ?

 Je suis là, fit Jason.

 J'ai pas de bouffe, dit Servan, mais des nouvelles, des bonnes !

 Quoi ? fit Jason d'une voix hachée.

 Il y a des gens, ils nous attendent. J'ai dit que tu étais là, il n'y a qu'à revenir sur nos pas, on m'a indiqué un moyen de franchir le ravin. Après, c'est à droite, sur celui qui se trouve sur le flanc d'en face. Bouge pas, j'arrive !

Comme Jason ne pipait mot, Servan reprit :

 On est sauvé, mon pote !

Jason ne répondit pas. Il se pencha au-dessus du ravin et bientôt vit un corps qui se mouvait dans le vide avec une dextérité stupéfiante. Quand le corps eut atteint l'extrémité de la corde, il se déplaça latéralement sur sa gauche en sautillant d'un rocher à l'autre, de façon à se placer dans l'alignement du sentier libre de rocs. Puis il entreprit la remontée.

Avant cela, il adressa à son compagnon un signe d'une main, joyeux et léger.

Jason n'avait pas remué d'un cil. Il était blême. Il regardait la corde tendue qui frissonnait des impulsions que Servait lui imprimait. Il regardait cette corde et une idée immonde s'y reliait. Plus Servan gagnait du terrain, plus cette idée l'obsédait et semblait lui dire : mais fais-le donc ! Il se disait que si l'on venait à apprendre ce qui s'était passé entre lui et ce garçon, c'en était fini de sa vie, il était déshonoré, conspué, honni, humilié. Cela, il ne le voulait pas. Et puis, ce Servan, ne prétendrait-il pas renouer avec leurs anciennes privautés ? Ne s'attacherait-il pas à lui, hors d'un contexte qui pouvait excuser une erreur circonstancielle, mais qui, une fois disparu, s'annulait et se détruisait de lui-même ? Ne serait-il pas la mouche du coche, celle qui agace tant qu'on finit par vouloir la tuer ? Que faire avec un tel témoin ? Comment s'en remettre à sa discrétion, comment lui présumer assez de parole pour ne pas ébruiter des choses qui n'auraient pas dû seulement advenir ? Même s'il jurait le secret le plus absolu, qu'est-ce qui garantissait la viabilité d'une promesse qu'il était libre de tenir ou de trahir à son gré ?

Et puis, encore une fois, consentirait-il à se séparer de lui ? N'exercerait-il pas un chantage qui suspendrait au-dessus de sa volonté l'odieuse épée de Damoclès dont il serait le seul à décider si elle s'abattrait ou non ?

Inconcevable de vivre avec un tel poids. Inadmissible de songer que son existence, enfin délivrée de trois mois de misère et d'errance, fût liée à un personnage qui savait tout de lui et qu'il lui était loisible de divulguer.

Subitement, la voix de Servan se fit de nouveau entendre, toute proche :

 Ça y est, dit-il, encore cinq mètres.

En cet instant, Jason tira de son blouson un couteau dont on servait pour couper des branches. Ce couteau, dont on prenait grand soin, était aiguisé comme une lame de rasoir. Le garçon se dirigea vers la corde, hésita une ou deux secondes, puis subitement se mit à la taillader. La corde était de gros brins torsadés, aussi le couteau dut-il les entamer les uns après les autres pour en venir à bout.

Le premier brin s'effilocha. Servan n'était plus qu'à une coudée du sentier. Jason entendait ses pieds prendre prise sur la terre du redan. Un deuxième brin céda. La corde tenait toujours. Jason, hors de lui, suant, tremblant, affolé de ce qu'il faisait mais n'ayant plus à l'esprit que d'en finir au plus vite, sectionna un autre brin. La tête blonde de Servan apparut, essoufflée, sans doute, mais souriante.

Brusquement, le sourire s'effaça, les yeux s'écarquillèrent d'horreur :

 Mais, qu'est-ce que tu fais ? s'écria-t-il, arc-bouté sur la corde et cherchant à prendre pied sur la corniche.

Le dernier brin, rapidement éfaufilé par le poids du corps, céda. Il y eut un claquement sec, la tête disparut, on entendit un hurlement mort-né, le corps tomba à la renverse dans le ravin, sans un obstacle, d'une seule masse, et s'écrasa tout au fond.

 

 


[1] Ils se touchent l'un l'autre.


FIN

 


Auteur:  Vivien Sauvenergues

L'auteur autorise la reproduction des ses écrits à la condition formelle de citer son nom  et de ne modifier le texte en rien.

Vivien Sauvenergues  invite ses lecteurs à lui faire part de leurs réactions. Ecrivez-lui à :
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29 août 2007

Les survivants (parties 7 et 8)

VII.

 

Pendant les trois jours qui suivirent, Servan n'eut pas un mot, pas un regard, pas une expression propre à trahir son secret. Jason ne s'étonnait pas peu de ce comportement entre cuir et chair, mais paraissait devoir lui décerner la moindre importance qui répertorie les lubies d'un godelureau dont les rouages et les ressorts lui étaient devenus familiers.

Cela fit qu'il baissa la garde.

Baisser la garde, c'est-à-dire ne plus entourer son déshabillage du soir du luxe de précautions qui lui servait jusque-là de garde-fou.

Servan était à l'affût et attendait le gibier. Quand venait l'heure de dormir, il écoutait, toutes oreilles en exergue, les bruits caractéristiques du bienfait qu'on se dispense sous sa couverture. Seulement, il n'était pas exclu que Jason, rendu circonspect une attitude devenue brusquement trop singulière pour être honnête, redoublât de discrétion et expédiât son affaire sans se dénoncer. Servan imagina alors un coup de partie qui lui mettrait dans les mains la clef des agissements de celui qu'il se proposait de confondre : dès que le silence s'établissait dans la cabane, il changeait de position, intervertissait tête et pieds et observait, grâce à l'accoutumance à la pénombre, bien à l'abri du coin du meuble qui dérobait son camarade et qui faisait là comme un promontoire derrière lequel il était aisé d'établir une surveillance assidue.

Voir sans être vu, c'est l'art suprême de tout espionnage.

La veille et l'avant-veille, rien ne s'était passé. Raison de plus pour insister : un adolescent en bonne santé ne fait pas longtemps abstinence.

Au soir du troisième jour, Servan sentit son coeur s'emballer. Le lent bruissement d'une main qui s'agite sous le tissu venait de rompre le silence du cabanon. Il éprouva alors un de ces vertiges qui égarent le flegme le plus rassis. Mais l'instant n'était pas aux états d'âme, il s'agissait avant tout de se commettre à l'événement. Avec une sûreté et un cran dont il ne se serait jamais cru capable, il se souleva sur ses mains paumes à plat, s'agenouilla et, sans laisser le temps à la réflexion de contrarier son projet, exécuta une reptation vers la couche de Jason.

Ce dernier n'avait évidemment pas prévu pareille ingérence : tout à coup, une voix toute proche retentit. Cette voix susurrait, d'une manière particulièrement onctueuse :

 Alors, tu t'éclates ?

Jason, surpris, mais encore plus affolé, eut une réaction instinctive facilement prévisible :

 Eh ! ça va pas, non ? s'écria-t-il.

 Ça va très bien, répondit Servan en continuant de ramper.

Jason avait tenté de reculer, mais l'autre le serrait à la botte.

 Dégage, merde ! invectiva Jason, qu'est-ce que tu veux ?

 Toi.

 J'suis pas pédé !

 Ah non ? fit Servan en sautant sur lui.

L'agressé essaya de se libérer, de ruer, d'échapper à l'étreinte qui lui était imposée. En vain : Servan le tenait ferme et à présent lui causait de fort près, tout son corps plaqué contre le sien.

 Tu t'es pas branlé au-dessus de la baignoire, l'autre jour ?

 Moi ? Non, qu'est-ce que…

 J'ai vu ton sperme, salopard !

 Tu dis n'importe quoi, gémit Jason.

 Tu t'es branlé après m'avoir vu à poil en train de faire la même chose.

 T'es con, ou quoi ?

 Tu veux pas l'avouer, mais tu perds ta peine.

 Arrête ! fit Jason, où tu veux en venir ?

 A la franchise, à la fin de ton inhibition et du mensonge permanent dans lequel tu t'étouffes comme dans du vomi : ça te dirait de baiser avec moi ? Je te laisse le rôle actif.

 Quoi ?

 J'ai envie de mesurer la puissance balistique de ton bel objet que tu tiens caché comme un puceau sous ta couverture pour que je ne voie pas qu'il trique encore plus à mort depuis que je suis à plat ventre dessus.

 Non, brailla Jason, pas ça, t'es qu'une fiotte !

 Là, là, fit Servan, pas d'injures, s'il te plaît, tu t'insultes toi-même.

 Laisse-moi, tu me fais mal.

 Je ne te laisserai pas ; ce soir, tu vas vider ton abcès purulent, dans les deux sens du terme.

Jason haletait, éperdu, tentant de desserrer l'étau de son camarade dont la force, supérieure à la sienne, le réduisait totalement à sa merci.

Brusquement, Servan retira d'un coup la couverture. Jason prétendit repousser ce nouvel assaut, mais l'autre s'amalgamait à lui de toute la vaillance d'un désir rendu plus attrayant  encore par la résistance qu'il y rencontrait.

La résistance tomba. Servan entendit ces paroles, prononcées sur un ton pitoyable, tant elles trahissaient la reddition acceptée sans combattre :

 Tu me le paieras…

 Bien plus tôt que tu ne penses, fit Servan.

En disant cela, il avait glissé une main entre son ventre et celui de Jason. Ce dernier sentit qu'on lui empoignait le sexe.

L'ennuyeux, pour quelqu’un qui proteste de sa normalité, c'est que le contact d'un pair est censé éteindre toute disposition favorable. Or, ainsi que l'avait prophétisé Servan, l'ustensile qu'il palpait réalisait l'exacte antithèse de la cacochymie et semblait au contraire apprécier les douceurs qu'on lui prodiguait.

 Tu vois ? fit Servan, c'est pas si méchant que ça : il suffit de s'accepter tel qu'on est.

Jason ne répondit pas. Brusquement, Servan s'assit sur lui, rectifia la posture en génuflexion et dirigea la longue barre rigide où les garçons écrivent le dernier mot de leurs amours.

Jason, certes humilié, mais plus en conscience qu'en faits, n'opposa plus rien au coulissement de sa vigueur dans la gaine. Pendant quelques secondes, Servan imprima le mouvement de va et vient qui conditionne l'avancée vers le dénouement inéluctable de cette osmose.

Il advint que l'agent accorda son initiative au diapason du patient. D'abord timides, ses impulsions acquirent de plus en plus d'indépendance, il se mit à soupirer, puis à geindre, tête renversée en arrière, tandis que son bassin réglait la mesure de son ascension vers la félicité.

En ce moment, Servan le souleva aux épaules, l'attira à lui par un jeu de balancement et dit :

 Viens comme ça…

La notation d'intention de cette parole s'éclaircit lorsque Servan prit lui-même l'initiative de la réintroduction. Une longue période commença alors, épicée de tous les vertiges d'un désir désormais impossible à désavouer. Jason, inondé de sueur, poussait de brefs geignements qui attestaient sans l'ombre d'un doute que ce qu'il faisait n'appartenait plus à son domaine de répulsion, s'il lui avait jamais appartenu.

Soudain, les geignements s'accentuèrent, le mouvement s'interrompit, devint erratique, un petit sanglot troua le silence de la cabane, une rosée brûlante inonda les entrailles de Servan. Jason, ébahi par la puissance du dégorgement et l'intensité de l'éclair qui l'accompagnait, multipliait les convulsions et ne consentait pas à se retirer.

Quand la source fut tarie, quand la dernière larme eût été versée, il s'affaissa sur le lit comme un enfant et se mit à sangloter.

 Pourquoi pleurer ? fit doucement Servan en lui caressant les cheveux.

 Ce que j'ai fait, balbutia lamentablement l'autre, c'est, c'est…

 C'est quoi ? C'est dans ta tête que ça déconne, juste dans ta tête. Mais dans ton corps, c'était autre chose, pas vrai ? D'ailleurs, tu n'as pas à t'inquiéter, quoi qu'il advienne, personne d'autre que moi ne le sait, et personne ne le saura.

 C'est vrai ?

 Je n'ai qu'une parole.

 Je suis désolé, fit Jason en reniflant.

 Ne sois pas désolé, tu as conjuré le signe indien. Il était temps.

Quelques secondes s'écoulèrent, muettes et immobiles. Servan murmura, avec une douceur pleine d'émotion :

 Jason ?

 Oui…

 Tu voudras bien le refaire ?

 Je sais pas….

 Il est beau de vivre dans la lumière. Et la lumière, c'est le reflet de la pureté de notre âme. Aujourd'hui, toi et moi nous sommes devenus des espèces de frères, mi-frères, mi-amants. Ça te choque ?

Jason hésita à répondre. Il finit par bredouiller :

 Non, mais…

 Ecoute : le code génétique d'un être est une chose, et le conformisme social en est une autre. Si les deux sont en déséquilibre, il y a discordance. Ton drame, c'est le conflit intérieur que tu dois à la tyrannie d'un ramas de préjugés destructeurs d'une liberté qu'on t'a peinte odieuse. Il n'y a rien d'odieux à se faire du bien, et personne n'a le droit de te juger, tu entends ?

 Oui…

Un nouveau silence succéda à cette espèce de sentence. Servan, assis en tailleur au pied du lit, contemplait la nudité de ce garçon qui avait tant brillé par l'écorce d'une pudibonderie de raccroc ; l'écorce une fois exfoliée, que montrait-il ? Le tuf. Du reste, Servan n'insista pas ; il savait qu'à prolonger cette espèce de monologue, il risquait d'aggraver l'embarras de son camarade et par-là de détruire tout ce qu'il venait de conquérir.

Il allait rejoindre son lit, quand il se ravisa :

 Et puis, ajouta-t-il, dis-toi bien que l'exception confirme la règle, et que d'aimer un mec, ça n'a jamais empêché d'aimer les filles, sauf si on leur est totalement étranger, comme c'est mon cas.

 Bien sûr…

Toutes les réponses de Jason se faisaient rares et entrecoupées. En conscience, Servan le remerciait de l'immense effort qu'il consentait sur lui-même. N'avait-il pas cédé à un attrait que probablement il ne cessait de combattre depuis qu'il avait mesuré l'empire qu'il exercerait sur lui s'il avait le malheur de s'y livrer ? Ce n'est pas autrement que nous détestons, parfois jusqu'au meurtre, ce que nous sommes. Qui sait si Hitler n'avait pas des ascendances juives ?

Jason se coucha sans ajouter mot. Servan fit de même et se mit à songer.

Son propre désir n'avait pas survécu à la scène qui venait de se dérouler. Celui de Jason avait été le sien, au-delà de tout. Il ne rêvait plus que de reprendre dans ses bras cet être si compliqué, si confronté à toute la variété des conformismes prêts à l'emploi et des idées empaquetées que véhicule un certain milieu social délétère. A un moment, il revint auprès de lui sur la pointe des pieds. Jason s'était endormi d'une seule masse. Servan lui arrangea la couverture, fut au point de l'embrasser mais y renonça, et se recoucha avec au fond du coeur l'inexprimable sentiment d'avoir franchi le seuil du temple au-delà duquel le récipiendaire d'un nouveau culte découvre que le diable qu'on lui avait peint sur la muraille est en réalité le gardien du jardin d'Eden.

 

 

VIII.

 

 

 

 

Les lendemains de fête ont des têtes lourdes. Les lendemains de trahison ont des consciences accablées. Or, dans l'esprit de Jason, c'était bien une trahison qu'il avait perpétrée, la pire de toutes, celle que l'on commet contre soi-même. Dès son réveil il en mesura l'énormité. Il ouvrit les yeux avec l'impression physique d'être sale. Il se dit à part soi : ce n'est pas possible…

Il n'osa ni se lever, ni même remuer. Il était la proie d'un de ces désordres intérieurs qui confinent à la panique, où rien n'est cohérent, où l'amplitude des visions que l'on subit prend un aspect déformant, où le dégoût et le remord s'entrecroisent et se chevauchent dans un inexprimable chaos.

Un remuement du côté du lit de Servan acheva de l'affoler. Avec une hâte presque fébrile, il se tourna sur le flanc et enfouit sa tête sous la couverture. Il devina l'ombre de son camarade qui s'approchait de lui. Une voix chaleureuse et tendre lui murmura :

 Tu dors encore ?

Jason eut à peine la force de répondre :

 Laisse-moi, s'il te plaît.

L'autre dut peser dans son jugement le respect de la dignité bafouée, car il ne répliqua rien tout de suite. Au bout d'un moment, toutefois, il souffla, du bout des lèvres :

 Tu as honte ?

 Qu'est-ce que tu crois ? balbutia Jason sans bouger d'un poil, ce qui a eu lieu hier soir, pour moi c'est la déchéance…

 Je savais que tu réagirais comme ça reprit Servan, et c'est pour ça que je t'ai poussé à la roue.

 Mais, c'est dégueulasse, merde…

 C'est salutaire.

 Quoi ?

Quoi, avait été prononcé sur ce ton lamentable qui tire la diphtongue en longueur et prête à la note une courbe ascendante. Servan reprit :

 Il était temps que tu tues le démon.

 Le démon, c'est toi.

 Non, Jason, pas moi, mais toi-même.

 Je ne comprends pas.

 Tu t'es toujours joué la comédie, c'est ça ton démon.

Jusqu'ici, Jason ne s'était pas départi de sa posture lovée qui ne laissait voir à son interlocuteur que ses cheveux, tout le reste étant à l'abri des draps. Variante du syndrome de l'autruche dans lequel nous nous sommes tous réfugiés au moins une fois au cours de notre vie. Tout à coup, il fit un demi-tour complet sur lui-même, fixa son camarade au fond des prunelles et s'exclama :

 Tu sais pas à quoi je pense, en ce moment ? A me foutre en l'air….

La réaction de Servan le désarma intégralement, en ce qu'au lieu de se condouloir avec lui, il se mit à rire :

 Tiens donc ! fit-il, le suicide ? Et tu t'imagines que ça résout tout, ce genre de fuite en avant ? Tu vas bien te faire foutre de ta gueule là-haut quand tu expliqueras : vous savez, je me suis flingué parce que j'ai enfilé un mec.

 Quoi, là-haut ? fit Jason avec une moue d'incrédulité, qu'est-ce tu racontes comme salades ?

 Salades ? Mais mon cher, apprends ceci que notre bref passage sur terre, il faut tâcher de l'assumer, qu'on nous donne des équations à résoudre et que de refuser le travail, rechigner aux petits travers de notre existence, c'est se montrer mauvais élève. On attend de nous non pas une copie parfaite, pas un vingt sur vingt, mais le meilleur qu'on soit capable de donner.

 Tu dis n'importe quoi…

 Ah oui ! N'importe quoi ? Essaies donc de réfléchir un peu : qu'y a-t-il de certain dans ta vie, à part qu'il faudra bien lui dire adieu un jour ou l'autre ? Tout le reste est en suspens, tout, rien de sûr, virtualité partout : tu ignores de quoi demain, l'heure suivante, la minute même, seront faits. Est-ce que tu avais prévu qu'un engin du diantre, météorite, bombe ou autre chose nous tomberait sur le nez et réduirait tout un canton en cendres ? Est-ce que tu avais prophétisé qu'on échouerait toi et moi dans une cabane, à crever la faim puis à se gaver la panse de bonne bouffe ? Est-ce que tu savais que ton chemin croiserait un garçon du même âge que toi qui t'enfoncerait le clou là où ça fait mal en t'arrachant le masque dont tu te déguises depuis des années ? Tu ignores tout et tu agis comme si ton unique descendance avait pour décor un globe où tu finiras mangé des vers ; c'est cela, l'aveuglement, c'est cela, l'incroyance, vivre avec des œillères, s'enfermer dans son monde fini, alors que le monde infini est là, qu'il nous attend, mais que pour y entrer il faut prouver un peu plus d'intelligence et de hardiesse que tu n'en as en ce moment. Alors, vas-y, tue-toi, si tu en as le cran, mais ne te berce pas d'illusions : ce que tu auras raté ici-bas, il faudra le recommencer.

 C'est du pipeau, ton blabla.

 Dans ce cas, je ne peux rien pour toi. Quant à notre… fantaisie d'hier soir…

Une brutale interruption enraya net sa phrase :

 Arrête ! s'écria Jason, s'il n'y avait pas eu ces circonstances, cette vie recluse ici entre ces quatre murs, jamais je n'aurais seulement pensé à faire cette…saloperie.

 Ouais ! C'est oublier un peu vite ta complaisance de l'autre jour près de la baignoire… Ça n'avait pas l'air aussi dégueulasse que tu affectes de le clamer haut et fort…

 Oui, peut-être, mais on est deux, on est seuls, aucune fille, alors des fois ça fait comme des prisonniers dans une geôle, on n'est plus maître de soi et on se lâche. Mais si tout à coup une fille se pointait, tout redeviendrait normal.

 Jason, fit Servan avec un air sérieux presque dur, veux-tu m'affirmer ici que même avant tu n'avais jamais songé à un mec ? Tu me prends pour un jambon, ou quoi ? Si au moment de te passer à l'acte, je m'étais aperçu de ton désintérêt sincère, je t'aurais présenté mes excuses. Mais tu as joui, mon pote, et joui avec beaucoup trop d'enthousiasme pour certifier que c'est un accident de parcours. La vérité, c'est que tu es au moins bi, si ce n'est un parfait bougre comme moi !

Jason se prit la tête entre les mains et dit sur un ton si désolé :

 Tu veux jouer les inquisiteurs ?

 Je veux extraire le vrai du faux : qu'est-ce tu redoutes ? Mon jugement ? Ni l'un ni l'autre n'avons le droit de nous juger, je te l'ai déjà dit hier.

 Encore faut-il ne pas employer des stratagèmes retors. Ma prétendue faiblesse pour les mecs, encore une fois c'est tout à fait fortuit, c'est le contexte qui bouleverse les hormones, c'est de l'égarement, l'exception qui confirme la règle, la faute qu'on fait une fois, mais pas deux, et jamais je n'y aurais consenti si tu t'étais occupé de tes affaires et non des miennes. Ça se domine, ces instincts-là… On a le droit d'avoir des principes et de s'y tenir…

 Des principes ? Oui, bien sûr. Mais tes principes, Jason, je crains fort qu'ils ne s'appellent préjugés.

 Préjugés ? fit Jason d'une manière un peu emportée, t'en as de bonnes ! Merde à la fin : un garçon est fait pour une fille et pas pour un garçon. C'est immonde de baiser entre mecs ! Même si ça plaît, parfois, ça n'en reste pas moins immonde.

 C'était immonde, hier soir ? Pour quelqu’un qui trouve ça immonde, chapeau ! tu as le génie de mettre les mains dans le cambouis avec une rare abnégation !

 Il était clair que Jason venait de tendre lui-même le filet dans lequel il se prenait. Comme les arguments lui manquaient, l'autre poursuivit sur son élan :

 Je connais des gens qui clament partout que rien ne leur inspire plus d'horreur que la guerre. Qu'éclate un conflit, et ils sont les premiers à décrocher les armes du râtelier.

Un ange passa sur cette espèce d'allégorie. Jason en éprouva-t-il le cuir ? Toujours est-il qu'il ne pipa mot, plongé dans une espèce de réflexion abattue qui ne consentait pas à passer carrière.

Il fallait une voie de dégagement à ce huis clos étouffant. Ce fut Servan qui l'indiqua :

 Bon, dit-il, je vais me laver. Tu viens avec moi ?

 Ça va pas, non ? J'irai après…

 Jason, tu recules devant toi-même : viens donc, je te promets de ne pas te faire d'avances.

 Tu dis ça, mais…

 Je tiens toujours parole, tu le sais.

Comme Jason ne bougeait pas, son camarade employa une rhétorique énergique :

 D'ailleurs, se voir à poil, ce sera peut-être salutaire.

 C'est ça ! Vaincre le mal par le mal, pas vrai ?

 Exactement. Et puis, je te le redis, on est entre nous. Il n'y a personne à la ronde pour nous surprendre.

 Nous surprendre ? A quoi faire ? A baiser ?

 Et alors ?

 Tu n'y penses pas !

 Si, j'y pense, et toi aussi.

 Sûrement pas.

 Jason, arrête tes simagrées : si j'étais venu ce matin me glisser contre toi, qu'est-ce que tu aurais fait ?

 Qu'est-ce que je peux faire ? T'es plus fort qu'un turc !

 Mes muscles, je les ai utilisés à bon escient, pour te contraindre à quitter la tour d'ivoire où tu te drapais dans un grand manteau de fausse respectabilité.

 Tiens donc !

 On est deux ici, mon camarade, et on n'a pas le choix des distractions sensuelles. Alors, considère ça comme une parenthèse dans ta vie et, quand on sera sorti de la mouise, il te sera loisible de la refermer.

 C'est ça ! Ce n'est pas pécher que pécher en silence[1]

 Tu as des lettres, bravo ! Mais c'est inapproprié, il n'y a rien de peccamineux dans un acte librement consenti. Et ne me dis pas qu'en dépit de mon initiative un peu brusque d'hier soir, tu t'es pas éclaté.

 Surprise des sens.

 Alors, laisse-toi surprendre encore, ça te décrassera.

 En attendant, c'est moi qui t'ai décrassé, je te ferai remarquer.

 Et j'en suis heureux.

Un pieux silence succéda à cette joute oratoire. Jason, assis sur le bord de sa couche, regardait alternativement le sol et Servan. Ce dernier vint contre lui et lui coula son bras autour de l'épaule. L'autre ne protesta pas :

 Ecoute, dit Servan, je vais te demander une chose : on ne le refera pas, si telle est ta volonté. Mais ne m'en garde pas rigueur, au contraire. Sois affectueux avec moi, comme je veux l'être avec toi. Tiens ! si tu veux, je m'en tiens à tes prescriptions : on s'est trompé, on a cédé à une impulsion, d'accord. Mais retiens de cette expérience qu'au moins tu auras dissous en toi les vases molles qui t'imprégnaient, et c'est comme ça qu'on avance dans la vie. Quoi que tu en penses, c'est un enrichissement. Un jour, tu le comprendras, un jour tu te diras : aujourd'hui je suis marié, j'ai tant d'enfants, et j'ai fait l'amour dans ma jeunesse avec un garçon. Résultat : quelque chose d'élevé entrera dans ton coeur, tes horizons s'élargiront, tu ne pourras plus poser sur le monde les mêmes yeux à courte vue que naguère et tu comprendras, pour l'avoir éprouvé dans ta chair, que les mecs comme moi n'y peuvent rien d'être ce qu'ils sont, pas plus qu'ils ne sont responsables de la couleur de leur rétine ou de celle de leurs cheveux, et que finalement, être un peu amants entre copains, c'est être aussi un peu frères. Ça vaut toujours mieux que de s'entrégorger.

On ignore si l'énoncé de Servan était d'une pertinence à emporter la balance ; ce qui est indubitable, c'est qu'une demi-heure plus tard, ce fut bien ensemble que tous deux se présentèrent à la baignoire.

L'attitude de Jason avait évolué. Le petit sermon qu'il avait recueilli malgré lui n'était pas sans avoir introduit dans son cerveau toutes sortes d'interrogations qui y prenaient relief avec une singulière profondeur. Il lui arriva même, tandis qu'on se savonnait abondamment, de s'exclamer en riant à demi :

 Tu m'as bien quand même bien eu !

 Eh oui, répartit Servan, la chair est faible…

Il reprit, sur un ton mi-partie philosophe et résigné :

 Tout ça est de si peu d'importance…

En cet instant, Jason le dévisagea d'une drôle de manière. Le petit sourire qui décorait son visage était d'un genre à préparer une controverse un peu gênante, sans doute, mais finalement pas tant que ça. Soudain, il dit, entre l'ironie et l'embarras :

 Au fait, ça fait mal ?

 Quoi ?

 Ben, quand… enfin tu vois…

Là, Servan ne put se retenir de s'esclaffer :

 Ça alors, t'es gonflé !

 Ben,… je m'informe, répondit Jason. Après tout, tu m'as demandé d'être affectueux, je m'exécute puisque je m'inquiète pour toi. C'est pas bien ?

 Bon, dit Servan, et bien je te répondrai que ça dépend.

 De quoi ?

 D'abord, de la taille de l'objet : pour toi, ça va, il est plus long que volumineux, ouf !

 Et puis ?

 Ensuite, de la préparation.

 Bah oui, forcément…

 En douceur, c'est toujours recommandé, et si possible avec un onguent.

 On n'en a pas.

 Si, de la crème pour la peau, ça fait partie de notre pharmacie.

L'enfilade de questions qui venait de s'émanciper du gosier d'un garçon pourtant sur ses gardes d'une récidive, était de celles qui font dire qu'elles tiennent en réserve bien des arrière-plans obscurs. On est face à face, nus, à se parler de choses plutôt téméraires, et voilà que cette situation s'éternise, et que le parti censé le plus rétif à son développement agit comme s'il avait résolu de lui jeter le gant. Cette idée de Jason cherchant le moins maladroitement à se dédouaner d'un attrait pour la chose qu'il était supposé exécrer ne quitta plus Servan. Il croyait voir danser au-dessus de lui une bacchanale de diables obscènes nouvellement désignés à l'annonce officielle de sa promotion au rang des bougres.

Jason, cependant, avait fini son lavage et se séchait. Servan se fit la réflexion qu'il prenait bien son temps pour quelqu’un dont l'unique souhait était de rompre au plus vite avec une ambiance peut-être de nouveau fatale à sa vertu, déjà si écornée la veille.

En cet instant, un violent coup de chaleur lui électrisa les nerfs.

Devant lui, alors qu'il venait d'achever l'essuyage des jambes, Jason s'était légèrement détourné.

Son sexe avait enflé.

Ce n'est pas qu'il se fût donné libre envol, mais son volume s'était incontestablement épaissi.

Cela se confirma encore lorsque, ayant ramassé ses affaires sur la berge, il s'avisa de se pencher en avant. Comme il se trouvait de profil, Servan eut toute latitude d'apprécier le progrès que décrivait l'émoi sur sa personne.

Pour ramasser sa serviette, il plia de nouveau le tronc, mais cette fois-ci en tournant le dos à son compagnon. Sa corolle se dégagea du fond de désir qu'éveillait l'écartement de ses fesses.

Servan était sur les braises. Cette inconcevable duplicité, doublée d'une palinodie aussi brutale qu'imprévue, le déconcertait. Que prétendait-il prouver ? Qu'une simple argumentation scolastique était de taille à tuer une conviction héritée de seize ans d'éducation rigoriste ? Qu'il suffisait d'une oraison plus ou moins bien débitée pour anéantir des années de certitudes fondées sur un précepte prétendument inaliénable ?

Il fit un pas dans sa direction. Il avait devant lui la suprême tentation, le monstre de luxure qui tentait de l'affriander après avoir tant craché dans la soupe, et ce monstre lui souriait et semblait lui dire : qu'est-ce tu attends ?

Impossible de résister. Si en ce moment Jason se fût déjugé, Servan l'aurait violé, tout bonnement. Il regardait, ivre de désir, la rosette écarlate qui avait l'air de palpiter. Il parvint ainsi à moins d'un mètre de lui. Ce dernier dut le deviner dans son dos, car un imperceptible frémissement agita son corps.

Servan posa ses mains sur les fesses.

Jason se bougea pas.

Il appliqua son bassin à l'entrée de l'isthme. La verge pleurait déjà des prémices de félicité. Quand elle effleura le sillon, Jason eut un redressement de tout son corps, suivi immédiatement par un pliage du tronc. Le pénis s'aboucha à la gaine, s'y pressa, chercha à s'y faufiler, insista, et soudain se sentit avalé. Un petit cri s'échappa simultanément des deux poitrines. L'un constatait une première fois, l'autre une première fois aussi, mais couronnée en consécration.

Le fluide montait. Servan, ulcéré de volupté, venait de saisir la longue tige humide de son compagnon et tâchait de faire coïncider les deux orgasmes. Il allait et venait dans le chaud conduit avec des soupirs de faune sous la lune. Rien n'était extraordinaire comme cet accouplement de deux adolescents au milieu du fracas d'un torrent de montagne et des fleurs qui jonchaient les sous-bois.

Tout à coup, Jason émit un long feulement. Servan sentit l'intumescence se ruer dans le canal du pénis qu'il agaçait. En même temps, son compagnon s'était redressé ; ce faisant, il se resserra. Deux pluies de perles jaillirent ensemble, des deux poitrines s'évada la même lamentation rauque, des deux corps explosa le même élixir. Celui de Jason se projeta en gerbes entrecoupées sur le sol, accrochant aux herbes des filandres d'argent ; celui de Servan connut l'ivresse du réceptacle qui en se contractant exacerbe la jouissance dans une explosion de félicité.

Leur volupté avait été pleine, entière, au-delà de toute expression. La tête leur tournait, ils chancelaient. Il fallut s'asseoir. Ils demeurèrent ainsi de longues minutes, silencieux et marmoréens, regardant vaguement devant eux le gave rouler des eaux tumultueuses.

Le soir vint, chacun se coucha sans rien dire.

Au matin, ils s'éveillèrent presque en même temps. Servan s'accouda, vaguement inquiet. Il entendit bientôt un murmure lui souffler :

 Servan ?

 Oui…

 Je peux venir avec toi ?

 Viens…


[1] Citation de Tartuffe, de Molière.

 


Auteur:  Vivien Sauvenergues

L'auteur autorise la reproduction des ses écrits à la condition formelle de citer son nom  et de ne modifier le texte en rien.

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Les survivants (parties 5 et 6)

V.

 

L

L'tinéraire nouvellement tracé de l'aiguade avait grandement simplifié les choses. Les deux garçons s'étaient rapidement rendu témoignage, avec on l'imagine pas mal de satisfaction, que la baignoire se nichait à moins de huit cents mètres de leur logis.

 Dire qu'on s'est cassé le cul, fit Jason, alors qu'il y avait un raccourci tout près !

 Et un raccourci qu'on dirait avoir été fait exprès pour nous.

 On est vraiment cons !

 Mais non, on pouvait pas savoir…

Petite ombre au tableau, du reste prévisible, ils n'y étaient pas retournés ensemble. Jason battait irrémédiablement froid au voisinage in naturalibus de son camarade. Aussi expédiaient-ils leurs ablutions tour à tour.

Cette espèce de dissension affligeait fort Servan.

En même temps, elle le soulageait.

Ce que la nudité de Jason lui avait inspiré le tracassait. Il s'était imposé là-dessus une réflexion si intense, si profondément liée aux objurgations de sa probité et aux sommations de sa conscience, qu'elle le soumettait à un véritable dilemme.

Le dilemme constatait à la fois l'acte inqualifiable et la nature dont il procédait. Servan s'était conforté dans la conviction que se repaître des agréments d'autrui est une variante à peine atténuée du viol ; que quand la concupiscence fait sa proie d'un être totalement opposé à toute complaisance sur ce délicat chapitre des mœurs, elle devient un délit moral. Enfin, il se persuada que ce n'est pas en adoptant des attitudes déplacées qu'on gagne l'amitié d'autrui, et que de vivre à deux comme on le faisait requérait la plus stricte droiture entre les partis en présence. Or, qui dit droiture, dit respect.

Il se disait tout cela, et la beauté de Jason peuplait ses rêves d'inexprimables fantasmes.

Il avait vu, de ses yeux vu, la splendeur. Il avait éprouvé la tentation qui distille dans les nerfs un courant magnétique chargé de milliers de particules grisantes. Hélas, l'objet de ses désirs, ce garçon glabre comme un nouveau-né et plus frais qu'une rose, ce splendide archétype de l'adolescence ne voguait pas, c'était sûr à présent, sur le même océan que lui. Circonstance aggravante, il ignorait que son frère de misère fût taillé dans la honteuse étoffe des invertis.

 J'avais une chance sur dix, se dit-il, c'est la statistique. Ne nous plaignons pas…

Servan aimait les garçons. Il les avait toujours aimés. Il s'était aperçu dès l'âge de treize ans que ce qui l'attirait, ce qui le remplissait de fièvre, ce qui le tordait sur son oreiller la nuit, ce n'était pas Vénus, mais Ganymède.

Il avait pourtant tâté de la fille, on pourrait dire par procédé. Un soir de ses quinze printemps, sa cousine était venue le visiter nuitamment. Effroi, panique, bégaiements, non de volupté mais d'épouvante, impossibilité de répondre aux sollicitudes de ce corps féminin qui eût damné tout autre que lui et qui le laissait de marbre. Il s'était tiré d'affaire plus ou moins honorablement en adoptant le ton candide du novice, si bien que sa tiédeur passa sur le compte d'un retard physiologique quelconque. Cela le sauvait d'une autre accusation, bien plus redoutable. Durant les mois qui suivirent, il s'asservit à l'obédience d'une chasteté de dominicain. La péripétie de la cousine avait introduit dans son coeur le sentiment, hélas si difficile à surmonter dans la prime adolescence, d'être une sorte de parasite du genre humain et de n'avoir sur cette terre qu'une fonction annexe, voire caponne, quelque chose comme une erreur de la création, celle qui ne fondera jamais de famille et se confinera dans la crasse indécrottable des anormaux.

Quand la catastrophe survint, Servan aurait pu disputer le prix de la continence à Scipion. Sans doute l'absence de camarades mâles entrait-elle pour beaucoup dans cette sagesse, mais il est certain aussi que l'horreur de soi-même et la tristesse qui en résultait y contribuaient pour une large part.

Voilà que tout à coup, le sort lui allouait pour compagnon un adonis digne d'enrichir le catalogue des mignons de Zeus. Nouvelle épreuve, encore plus mortifiante que l'autre. Car là où l'objet de la tentation fait défaut, la tentation s'éteint d'elle-même. Mais avec Jason, elle était pour ainsi dire à demeure.

Hélas, ce garçon n'était pas pour lui. Il appartenait à la classe de ceux que la Providence a convenablement conformés, qui se marieront, qui auront des enfants, et à qui la simple idée d'une concession circonstancielle avec un partenaire de même polarité inspire l'aversion la plus insurmontable.

Servan fit donc, du mieux qu'il put, bonne figure à mauvais jeu. Il s'astreignit à un ascétisme indispensable à entretenir bonne intelligence avec son compagnon. Pour cela, il éviterait de le regarder, surtout au réveil, lorsque le corps à demi-nu se dévoile dans le faste de son torride flamboiement. Et puis, avec le temps, tout s'arrangerait peut-être. L'habitude engendre souvent l'indifférence et Servan ne désespérait pas d'en extraire le support de philosophie stoïcienne dont il avait besoin.

Une nuit, il se réveilla. Quelque chose le gênait, un insecte probablement. Il y en avait beaucoup dans le cabanon, des punaises des bois et des charançons, surtout depuis le retour du beau temps. Servan chassa l'intrus d'un revers de main et voulut se rendormir.

Comme il fermait les paupières, il perçut un bruit étrange. Ce bruit était régulier et ressemblait à un frottement de quelque chose sur une pièce de drap. Il prêta l'oreille et soudain son coeur s'emballa. Avec une formidable acuité, il inféra de ce frottement que Jason était en train de s'adonner à la récréation d'Anaphlyste[1]. Il perçut le halètement de la volupté, il imagina l'instant où elle se résout en euphorie. Il s'agrégea entièrement au plaisir de celui qui, dans l'ombre de la nuit, ne pouvait pas deviner qu'il faisait indirectement les délices d'un tiers. Quand Jason eut achevé, Servan patienta quelques minutes, hors de lui, une braise insupportable dans tout son corps. Puis il rejeta la couverture et alors l'édifice complet de ses résolutions s'effondra, une flamme le dévora de l'intérieur, une irrésistible volonté de jeter au feu sa bure lui tint lieu d'absolution. Il ignora par quel miracle il parvint à étouffer le cri qui accompagna le plus formidable orgasme de sa vie.

De ce jour, il signa contrat d'allégeance avec Onan. Le soir, avant de s'endormir, il peuplait son cerveau de songes libidineux. Comme Jason avait la main plutôt leste, il s'accorda à son diapason. Seulement, il attendait toujours sa fin pour l'embrancher à son début. Relais d'une extase à une autre.

Il avait l'impression de faire l'amour avec lui.

Cela finit par se remarquer. A force de renouveler ce délassement, il en oublia toute discrétion. Jason réagit avec une certaine impétuosité :

 T'as pas fini, un peu ? dit-il.

 Quoi ? fit Servan.

 Tu sais très bien.

 Et alors ? Ça te gêne ?

 Exactement.

 T'as tort, on est des garçons, et…

 …justement, on est des garçons.

Un silence se suspendit à cet échange de propos peu amènes. Servan ajouta, d'une voix indignée :

 Toi aussi tu le fais, je te signale.

Là, Jason demeura court. Il était évident que ce qu'il reprochait à son camarade se retournait contre lui. L'autre d'enfoncer le clou :

 D'ailleurs, je t'entends tous les soirs, comme tu m'entends. Et moi, je ne te reproche rien.

L'argument valait son pesant d'équité à rétablir. Ce n'était toutefois pas assez pour dissuader un orgueilleux de monter sur ses échasses :

 Bon d'accord ! s'exclama Jason avec véhémence, c'est normal, on n'a pas de gonzesses. Si on en avait, y aurait pas de…

Une interruption brisa la phrase dans son élan :

 Tu sais pas ?

 Quoi ? fit Jason.

 J'en ai rien à foutre, de tes gonzesses.

 Qu'est-ce que tu racontes ?

 Je te répète : j'aime pas les filles.

Jason s'était à demi dressé sur son séant et dépassait de la tête le coin de meuble qui le dissimulait :

 T'es pédé ? fit-il, d'une voix étranglée, les yeux à demi hors des orbites.

 Possible…

 Merde, si j'avais su ça…

 Tu m'aurais tué, peut-être ?

 Je me serais barré. D'ailleurs, demain je m'en vais.

 Bonne route !

 On partagera la bouffe, et adieu.

 C'est comme tu l'entends.

 Moi, vivre avec un pédé, jamais !

 Et moi, vivre avec un homophobe, plutôt crever. T'as raison, casse-toi.

 Eh là ! fit Jason, cette fois menaçant, c'est pas toi qui me donne des ordres !

 Je ne donne aucun ordre, tu te l'es donné toi-même.

 Fais pas chier, Servan !

 C'est toi qui fait chier, je te préviens !

 Eh, qui c'est le pédé ? Moi, peut-être ?

 Toi, t'es pas pédé, mais t'es con, c'est pire.

Les deux garçons, à genoux l'un en face de l'autre, se mangeaient des yeux. Soudain Jason s'élança sur Servan et voulut le gratifier de ce qu'on appelle un coup de boule. Servan l'évita et le fit rouler latéralement jusqu'au mur.

Le mur était hérissé de saillies de lattes de bois fort pointues. L'une d'elle érafla sa joue et la lui déchira d'une estafilade. Jason poussa un cri bref et s'affaissa, les deux mains sur son visage, en criant :

 Putain, Servan, t'es un enfoiré !

Là, Servan perdit toute patience :

 L'enfoiré, je l'ai là, devant moi, agressif et idiot, comme à peu près tous les homophobes. Fais voir ta plaie !

 Va chier, c'est pas une tantouse qui va me soigner…

 D'abord, je suis homo, ça c'est indéniable, mais pas tantouse.

 C'est pareil.

 Ton ignorance là-dessus est celle de tous les pieds-plats de ton espèce.

 Va te faire foutre !

 Encore une fois, laisse-moi te soigner.

 Approche, et je t'écrase !

 Alors, supporte son tétanos avec courage.

Ayant décoché cet épiphonème, il se recouche, tandis que l'autre, tout haletant, regagne son lit en silence. Le lendemain, Servan se lève, ouvre la porte de la cabane et sort en sifflotant à l'air du glorieux printemps qui pointait, car on venait d'entrer dans le mois de mai.

Jason, pour sa part, ayant à aseptiser sa balafre, assez large, chaussa alors l'idée de monter la garde devant le logis pour interdire tout retour à celui qui y était désormais un intrus. Il s'arma d'un outil de jardinier et fit exacte sentinelle devant l'édicule, en se tenant à lui-même ces propos édifiants :

 Merde, un pédé ! Et depuis plus d'un mois je vis avec un pédé ! Combien de fois il a dû me reluquer en douce ! Et il se branle en pensant à moi, c'est certain ! Il remet plus les pompes ici, je l'éclate avec la bêche. Ça fera un pédé de moins sur terre, ça mérite pas de vivre, ces mecs-là.

Il souffla et reprit, abasourdi par la violence même de son réquisitoire :

 C'est la meilleure, quand même ! Et il faut que parmi tous les types normaux de la région je tombe avec le seul qui ne le soit pas. C'est trop me demander que de supporter une tafiole ! J'ai horreur de ces demi créatures, c'est pas des hommes, c'est… c'est…

Ayant suspendu le vidage de son sac à injures à cette lacune sémantique, il s'affala à terre et tout à coup, de but en blanc, sans que rien l'eût annoncé, il se mit à sangloter.

Quand il eut recouvré un peu de tête, il vociféra dans sa barbe :

 Dès qu'il se radine, je lui saute dessus…

Il ajouta, sur un ton mécanique :

 Et dire que j'ai été à poil avec lui…

Les heures passèrent, Servan ne donnait pas signe de vie.

Tant qu'il s'était répandu en invectives, Jason avait eu l'œil noir et méchant qui brillait d'un mauvais éclat. A mesure que le temps s'écoulait, l'œil se faisait moins dur, un certain adoucissement se mêlait à son expression de stupeur effarouchée, quelque chose s'immisçait en lui qui ne reflétait plus exactement les sentiments qu'il était censé dévorer à l'encontre d'un compagnon aussi haïssable.

Le soir vint, mais non Servan. Jason rentra dans la cabane, se força à rire et vitupéra :

 J'espère qu'il s'est cassé la gueule dans le ravin !

Il ajouta aussitôt, en déformant sa bouche d'un rictus tout aussi étudié :

 Je verrai bien, d'ailleurs : si les vautours se pointent, y aura plus aucun doute.

Il renchérit, bêtement cruel :

 Si ça se trouve, ils n'en voudront pas, les vautours : la chair d'un pédé, ça doit être dégueulasse, même pour eux…

La nuit fut bientôt close, les étoiles illuminèrent le ciel, l'absence de Servan durait.

Dans son mouvement de colère, Jason avait d'abord bloqué la porte. Il advint qu'il défit le verrou, qu'il se recoucha et qu'il ne put dormir.

 Merde ! murmura-t-il, où il est, ce con ?

Il demeura éveillé de longues heures. La solitude commençait à lui peser. Il entendait des bruits qu'il ne percevait jamais avant, il lui semblait que l'obscurité se recrutait d'un cortège de périls inconnus et tout proches. Le moindre bruit l'effrayait. De hideux et répugnants essaims se mouvaient sous le plancher :

 Des souris, bégaya-t-il.

On ne sait plus quand ses paupières finirent par se fermer toutes seules.

Quand il les rouvrit, le jour était plein, le soleil rutilait par l'unique croisée de la masure, Jason se leva précipitamment, jeta un regard sur la couche de Servan et l'aperçut qui venait juste de se réveiller.

 T'es revenu ? fit-il, cette fois sans la moindre animosité.

 Depuis quand tu t'inquiètes de la santé d'un pédé ? fit l'autre.

 

 

VI.

 

 

 

 

U

n protocole de paix s'était institué entre les deux garçons. Jason affectait de ne plus évoquer ni de près ni de loin ce qui l'avait hérissé contre son camarade, et l'autre s'enveloppait dans une espèce d'indolence étanche à toute amorce de sarcasme, même muet. Car un regard, parfois, peut par une simple inflexion, entretenir le ressentiment qui y couve. Pendant la journée, ils vaquaient aux occupations domestiques ordinaires. Le soir, ils tâchaient de lire.

Il arriva que Servan rompit cette ambiance claustrale :

 Bon, dit-il, on ne va pas se bouffer la gueule parce que l'un de nous ne répond pas à la norme et qu'il n'a pas eu le courage de l'avouer plus tôt.

Jason réfléchit quelques secondes avant d'articuler :

 T'as raison, de toute façon on n'y changera rien.

 Je te promets de ne plus te zyeuter en douce.

 Tu parles ! Tu pourras pas t'en empêcher…

 Je ferai tous mes efforts.

 Alors, fais-les.

 Sois discret quand tu te branles, ça m'excite.

 Toi aussi, sois discret, ça m'excite pas, mais ça me gêne.

 Ce sera facile, je ne le fais plus qu'au gave.

 Ah, oui ?

 J'y suis seul, je m'éclate sans attenter à ta pudeur évangélique.

Jason ne répondit pas. Servan éprouva de ce silence un indéfinissable malaise.

Plusieurs jours s'écoulèrent.

Il avait été décidé qu'on irait deux fois la semaine par les chemins de montagne pour s'informer si quelqu’un avait survécu. Ces expéditions comportaient leur part de risque, mais l'idée de finir dans une cabane à statut de résidence à vie ne laissait pas d'affliger ses locataires. D'où ces incartades, régulièrement menées, depuis l'aurore jusqu'au crépuscule.

L'ennui, c'est qu'elles rencontraient invariablement le pot au noir.

Une fois, cependant, on crut discerner des silhouettes sur le flanc des aiguilles d'Ansabère. Ce n'étaient que des isards.

 Il doit bien y avoir quelqu’un, fit Servan, c'est pas possible qu'on soit les seuls à…

 On est seuls, fit tristement Jason, et c'est tout.

 Il faut insister, aller plus loin.

 Où ça ?

 Dans la vallée.

 T'es fou ? On en a pour trois jours à descendre puis à remonter : tout est démantibulé, il n'y a même plus de route.

 Et alors ? trompeta Servan, pour un hétéro pur et dur, je trouve que tu manques foutument de cran. D'ailleurs, on ne mettra pas trois jours, mais seulement un, à condition d'avoir le mollet ferme et le souffle long.

Il ajouta, avec une pointe de causticité :

 Tu vois ? Le pédé n'en a pas moins de bonnes couilles bien en place !

L'idée d'être mesuré à une aune forcément restrictive de ses supposées vertus mâles engagea Jason à accepter la proposition. Un bon équipement, de la réserve de nourriture et d'eau, et les deux frères ennemis traversaient le plateau de Lescun, découvraient au passage que plus une âme n'y était vaillante, s'engageaient sur l'ancienne route, à présent défoncée, où s'échelonnaient les restes de quelques habitations pareillement pulvérisées, et atteignaient les décombres de l'ancienne usine Toyal.

 Ça a explosé, fit Jason, blême, en voyant les tôles déchirées encombrer la chaussée.

 Qu'est-ce qui a bien pu se passer ? répondit Servan d'une voix blanche.

 On n'en sait rien, rien du tout.

 Une bombe atomique ?

 J'y crois pas, on n'était pas en guerre. Et puis ici, une bombe ! Les Pyrénées, c'est pas un lieu stratégique…

 Tu te rappelles, le soir où ça a eu lieu ? Une énorme lueur jaune et rouge.

 Oui, je me rappelle…

 En une seconde, la maison de mes parents balayée, nettoyée, laminée. J'étais à l'extérieur, je me suis planqué, il y avait des projectiles qui volaient partout, des pierres, du métal, je sais plus quoi encore.

 Moi, j'étais en train de pêcher la truite dans le gave d'Ansabère. J'ai été aveuglé, puis tout à coup, un grand boum, et plus de maison… même les arbres aux alentours ont été brisés en deux comme des allumettes. Je me suis retrouvé les quatre fers en l'air dans le gave ; c'est peut-être ça qui m'a sauvé.

 Sauvé ! T'en as de bonnes ! C'est les autres, les morts, qui ont été sauvés ; nous, on n'a pas fini d'en baver…

La quantité d'émotion qui s'épanchait de ces évocations respectives était de celles qu'on ne tolère pas longtemps. Les deux adolescents parvinrent au prix d'une périlleuse gymnastique à enjamber les vestiges de l'usine et filèrent jusqu'à la vallée.

La route nationale, celle qui allait d'Oloron en Espagne, n'était plus qu'une concrétion de bitume éventré et de rocs agglutinés comme de monstrueux polypes. Des flancs entiers de montagne s'étaient fracassés en une gigantesque avalanche. Impossible d'avancer d'un demi mètre sur ces éboulis plus hauts parfois que des immeubles de quatre étages.

 On pourrait suivre le gave, dit Servan.

 Non, il doit être obstrué en pas mal d'endroits, il faut s'y prendre autrement.

 Comment ?

 On en discutera plus tard. Viens, on rentre, j'ai la chair de poule de toute cette désolation.

Trois heures plus tard, ils rejoignaient le cabanon. Ils se reposèrent une petite heure, puis Servan annonça qu'il allait se laver. Jason resta seul.

Servan était un jeune homme de taille moyenne, avec un visage démêlé et un regard bienveillant. Sa physionomie n'en dégageait pas moins par moments quelque chose de hérissé et de farouche, mais sous une grande fleur d'amabilité cordiale. C'était un caractère direct, une volonté intrépide, un courage extrême dans l'adversité. Franc jusqu'à l'insolence, ironique jusqu'au pamphlet, n'ayant peur de rien ni de personne, vif, gai, enjoué, batailleur et immensément fraternel. 

Il aurait fallu à Jason plus de maturité et moins de narcissisme pour égaler son camarade. Ce garçon pâtissait d'une éducation relâchée, et comme il advient presque toujours dans ces cas-là, plus dure est la chute. Dans les premiers temps de son amalgame avec Servan, il n'eut pas assez de soupirs pour plaindre son sort. L'autre le houspilla, ce qui était sa façon de le consoler. Rudesse nécessaire qu'il confondit avec une tentative de coup d'état sur sa personne et l'établissement d'une hégémonie hiérarchique. D'où quelques frictions, toujours terminées en brouet d'andouille. Puis Servan, passant du grave au doux, revint à un modus vivendi plus politique, mais sans jamais réussir à extraire de son caractère tourné à la considération de soi-même autre chose que du mépris et beaucoup de cette superbe qui s'en fait accroire et s'applaudit volontiers. Cela le découragea, avant de l'irriter prodigieusement. On connaît la suite, les rôles s'inversant à la faveur d'un aveu somme tout franc et honnête, mais déplacé dans le contexte.

Jason était un adolescent de taille plutôt élancé, fin, longiligne, au regard ombrageux perpétuellement offusqué d'une moue de dégoût de tout. Il s'effrayait facilement, ce qui n'est que trop la marque des fils de bonne famille qui ont cru très tôt leur fortune faite et qui ont dû déchanter. C'est lui qui, au tout début de leur claustration, avait décidé de dresser entre les deux habitants de la cabane l'obstacle d'un paravent, afin, ce furent ses mots, de ménager l'intimité. Servan, qui n'aurait pas détesté un côtoiement plus rapproché, sans préjudice de visées déshonnêtes, se désola beaucoup de cette barrière qui amenuisait le besoin que l'on éprouve de se sentir solidaire de l'autre, surtout dans des conjonctures aussi angoissantes que celles qu'on endurait. Il n'en fit pas moins bonne figure à mauvais jeu et s'accommoda comme il put d'une mitoyenneté qui n'en était pas une, et qui témoignait l'inaptitude de son camarade à se comporter selon les lois de cohésion qui prévalent en période calamiteuse.

Cette fraternité postiche durait depuis qu'ils étaient ensemble. Jamais Jason ne s'était départi de son rôle de pisse-vinaigre. Le miracle d'avoir survécu avec peu de ressources n'était pas parvenu à cimenter des liens qui semblaient devoir toujours osciller entre la camaraderie utilitaire et la relation de type anecdotique. Nul doute que si une péripétie, n'importe laquelle, eût mis brusquement fin à cette contiguïté forcée, Jason aurait tiré ses chausses sans même saluer celui qui portait pourtant sans gémir le reflet de ses peines et de ses souffrances.

Il y a comme cela des cœurs qui n'ont d'autre échelle qu'un insubmersible égoïsme.

Revenons au jour de l'expédition.

Servan se rendit à la baignoire en fin d'après-midi. Comme il ne craignait pas la survenue de son compagnon, il se licencia sans vergogne. L'eau, quoique froide, lui était une source énergique de bien-être. Il s'y allongeait avec délectation. Et puis, nous le savons par lui-même, il y entretenait sa flamme solitaire. Jason lui étant interdit et la cabane soumise comme on l'a vu à une censure janséniste, c'est dans ce lieu qu'il évacuait le trop plein de songes libidineux dont il peuplait son crâne.

Cependant ce jour-là, la fatigue de la marche l'avait un peu avachi. Il était las et ne songeait pas le moins du monde à entrer en conciliabule avec le dieu préféré des adolescents. La douce chaleur du soir caressait sa peau et le truculent murmure du gave l'enchantait. Il était dans un de ces instants qui sont si sereins qu'on en prolonge le plus que l'on peut les agréments. Une bohème de petits papillons diaprés de mille couleurs butinaient d'étranges fleurs dont l'odeur rappelait celle du géranium. De jolies ombres faisaient lanterne à travers l'opacité printanière des feuillages. Haut dans le ciel, une escadrille de vautours planaient en tournoyant autour d'un point mystérieux.

Servan s'était adossé à un arbrisseau. Il considérait sa peau brunie par les rayons de mai, et se disait avec un certain narcissisme, propre à son âge, que finalement la nature ne l'avait pas trop desservi, qu'il était un fort beau gaillard et que ce serait bien le diable si quelque jour, pourvu que cet exil prît rapidement fin, sa destinée ne s'entrelaçait à celle d'un bel éphèbe comme lui qu'il aimerait et dont il serait aimé.

L'ami idéal ! Ce rêve toujours abrégé en fiction, prenait parfois dans son âme d'inconcevables dimensions. Il en était heureux et malheureux. Le bonheur s'attachait aux sentiments et aux sensations qu'il lui inspirait, le malheur à son caractère inaccessible. Il avait l'impression de marcher constamment sur un chemin dont partaient dans des directions différentes une infinité d'embranchements. Sur lequel s'engager ? Où aboutissait celui-ci ? Au Capitole ou à la Roche Tarpéienne ? Sinistre et exaltante incertitude de la vie qui semble tirer au sort notre bonne ou mauvaise étoile. De cette réflexion particulière dérivait une réflexion générale : qu'était-ce donc que ce fatum qui frappe les êtres et les commet, comme cela, sans prévenir, à doubler des détroits aussi imprévus ? Qu'était-ce que ce poids qui pèse sur les hommes, précipitant les uns dans la misère, la souffrance, la solitude et le deuil, tandis que ceux-là prospèrent et cueillent une à une toutes les fleurs de la félicité ? Et puis, l'instant d'après, il revenait à cet improbable coeur auquel il eût consacré tout ce qu'il y avait de bon en lui. Mirage d'une âme déçue qui se nourrit sans se lasser de la sublime ambroisie de la jeunesse, l'espérance.

A force d'imprimer en lui l'image de ce phénix arabe, il finit par céder aux douceurs qu'elle distillait dans ses veines. Il s'était senti las en arrivant à la baignoire, mais l'oisiveté lui avait fait du bien et à présent de délicieux et pétillants indices se manifestaient. Il s'allongea sur un carré de pelouse et laissa se déployer ses fiers attributs. Sa main enveloppa son long fuseau. Ce ne fut d'abord qu'une simple caresse. Mais l'ardillon du désir était en lui et l'émoustillait. Il s'amusa pendant quelques minutes à exciter de deux doigts les piqûres qui parcouraient son sexe. Ceci acheva de le préparer à la volupté.

Et cet instant, il ne fit qu'un bond sur la berge, promena un regard inquiet autour de lui, ne vit rien d'abord, puis tout à coup, crut discerner, sur le sommet de la crête par où l'on descendait à la baignoire, une ombre.

Avec une célérité de puma, il s'accroupit derrière un gros rocher et se mit en poste de guet. Le vent du soir faisait frissonner sa peau mouillée.

L'ombre ne reparaissait pas. Servan tâcha de déplacer son champ visuel, intersecté par la végétation, de façon à s'ouvrir perspective derrière la crête. Il y avait dans sa façon de cabrioler d'un arbre à l'autre la souplesse furtive de la bête aux abois. Sa nudité empruntait à la forêt l'aspect farouche des trolls et des farfadets qui peuplent les vieilles landes celtiques.

Pendant un quart d'heure, il s'ingénia à repérer l'intrus. L'idée que celui-ci fût Jason ne résistant pas à la première réflexion, il était patent qu'il avait affaire à un étranger. Un étranger, c'est-à-dire un réchappé du cataclysme. Seulement, ce réchappé pouvait l'avoir surpris en plein exercice onanique, ce qui toujours est mortifiant pour la superbe.

Il advint que ses contorsions, virevoltes et culbutes ayant fait buisson creux, il choisit de transiger. Il commença par s'habiller puis, ayant repéré une face assez abrupte du redan qui plongeait sur le gave, il l'escalada. Quant il fut au sommet, il scruta à droite et à gauche.

Il ne vit personne.

La cabane était à moins de huit cents mètres de là. Avant de s'y rendre, il revint subrepticement à la baignoire par le chemin ordinaire. Mais là encore, il ne découvrit rien.

Comme il s'apprêtait à disparaître derrière la crête où précisément l'alerte lui avait été donnée, soudain quelque chose sur une feuille attira son attention. Cette chose ressemblait à une escarboucle. C'était d'une couleur entre le beige et le jaune, d'une consistance épaisse et gluante ; on eût dit de la bave, mais de la bave opaque. Il s'approcha, et tout à coup son œil s'écarquilla, sa face s'auréola d'une expression hébétée, il secoua la tête, réprima un mouvement qui hésitait entre le rire et l'indignation et proféra à voix haute :

 Quel sale hypocrite !

 

 

 


[1] Le lecteur suppléera de lui-même ce que c'est que cette récréation.

 


Auteur:  Vivien Sauvenergues

L'auteur autorise la reproduction des ses écrits à la condition formelle de citer son nom  et de ne modifier le texte en rien.

Vivien Sauvenergues  invite ses lecteurs à lui faire part de leurs réactions. Ecrivez-lui à :
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et n'oubliez pas qu'un petit mot fait toujours plaisir...


 

 

 

 

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27 août 2007

Les survivants (parties 3 et 4)

III.

 Une semaine plus tard, le galetas de Servan et de Jason avait des allures de palais. Tous les recoins, hier désespérément vides, étaient colonisés par des superpositions d'objets hétéroclites, pareils à un entrepôt d'épicerie, boîtes de conserve empilées en triangle, vêtements, chaussures, réchauds, et même deux bouteilles de gaz pleines.

La maison en ruines avait livré ses secrets.

Il y avait bien eu les cadavres, l'horreur de devoir passer au-dessus d'eux et la répugnance à respirer l'odeur pestilentielle qu'ils répandaient. Mais au terme de cette épreuve, une cave, vaste, spacieuse, et dans cette cave, ô merveille ! une inconcevable abondance de provisions, eau en bouteilles, boîtes de thon, de harengs, de maquereaux, légumes secs, confitures, miel, châtaignes, une quantité presque inépuisable de pâtes, de riz, de pommes de terre. Si l'on ajoute au catalogue du chocolat, des biscuits, du pain grillé, du café, de la farine, de l'huile et quelques bouteilles de vin, on aura une idée précise du sens de la locution passer de carême en avent qui s'imposait ici, et qui avait si splendidement et de manière si inattendue jeté l'opulence dans la disette.

Comble de la bonne fortune, l'inventaire domestique s'épiçait de deux marchandises de grand luxe, une boîte de cigares et quelques bouteilles de spiritueux, dont un excellent cognac.

Pour la première fois depuis presque un mois, les deux garçons mangèrent à leur faim et burent à leur soif. Ils avaient même poussé le faste à agencer leur cabanon de façon à lui prêter un aspect un peu moins primitif. Les paillasses avaient été remplacées par des matelas et les matelas posés sur des bâches de toile, afin de les isoler du sol. Un trousseau de frusques venaient à la rescousse pour renouveler leur garde-robe, ainsi que des couvertures qui, une fois séchées à l'air, avaient rapidement guéri de la moisissure qui les damasquinait : en les battant plusieurs fois par jour, il avait été possible de les rendre sans trop de mal à leur propreté originelle.

Conséquence de cette manne tombée du ciel, Jason et Servan avaient rapidement repris des couleurs. En quelques jours, les forces leur étaient revenues. Une semaine durant, ils avaient établi une navette régulière à rhythme redoublé de la maison démolie à la cabane, transportant tout ce qui était nécessaire à leur survie, et rehaussant cette besogne de l'ardeur inquiète et fauve de deux Robinsons qui redoutent une attaque des indigènes. Car en dépit de leur solitude, il n'était pas avéré que la région fût entièrement dépeuplée. On avait même cru apercevoir des silhouettes sur la montagne d'en face. Illusion d'optique ? Peut-être. En tous cas, raison de plus pour s'activer. Car dans les temps eschatologiques, l'autre c'est l'ennemi.

Au soir du trentième jour d'avril, alors que la neige donnait une représentation tardive, les deux survivants dressèrent l'exact recensement de leurs richesses et se déclarèrent en rémission.

 On en a au moins pour deux mois, dit Servan. S'il y a d'autres baraques aussi pleines, ce sera un jeu d'enfants, vu qu'on est assez costauds maintenant pour faire des trajets de plus en plus longs.

Dans la nuit, ils ronflèrent. Signe bienheureux. Le ronflement est la basse continue de la santé florissante. Qui ronfle ne souffre pas. Le ronflement participe d'une certaine satisfaction du corps repu.

Nonobstant ce retour de santé, il n'en souffraient pas moins de petits dérangements. On n'endure pas impunément la faim sans favoriser quelques pathologies conséquentes[1]. Jason, notamment, était perclus de maux articulaires qui le réveillaient en pleine nuit et l'empêchaient de se rendormir. Servan lui conseilla de jeter un coup d'œil sur les médicaments qu'ils avaient rapatriés de leur caverne d'Ali Baba :

 Il doit bien y en avoir pour apaiser la douleur.

Il y en avait. Quelques boîtes de paracétamol faisaient partie de l'impédiment sanitaire. Ils soulagèrent le malade.

Ils le soulagèrent si bien que ses articulations, peu à peu, guérirent.

 C'est à cause de l'humidité, dit Servan.

 Et aussi que j'ai jamais fait de sport. Et toi, t'as mal nulle part ?

 Si, au ventre, des fois : c'est la bouffe d'avant, elle était pas saine. Et puis, les sardines, c'est gras…

Leurs couches occupaient deux angles perpendiculaires séparés par une crédence décrépite qui flanquait celle de Jason et sur laquelle on allumait des bougies le soir. Les bougies, un des rares éléments autochthones, n'avait jamais manqué, une copieuse réserve ayant été exhumée dès le début. Cela jetait dans la pièce une de ces lueurs blafardes et tristes qui, quand vient la nuit, imprègne l'âme de cette angoisse mêlée d'horreur que les anciens romains nommaient le taedium vitae. On est seul, isolé du monde, avec pour unique perspective l’attente illusoire d’un miracle, d’un bras tendu de l’extérieur, d’une colonne de secours, de quelque chose enfin qui arrachera à une existence quasi végétative. Alors, le coeur s'oppresse, s'enferme dans cette geôle qu'est le désespoir, tout devient ténébreux et l'on pleure.

Autant l'avouer, les garçons avaient souvent pleuré. Seulement, pudeur oblige, à moins que ce ne fût de la fierté, ils n'en avaient rien laissé paraître.

Une chose qui n'a pas été dite, c'est que depuis le commencement de leur réclusion, ils parlaient peu. Taciturnité qui procédait moins de leurs tempéraments naturels que des conditions auxquelles la calamité les avaient soumis. La misère est peu loquace. Et puis, chacun ayant ses petits songes intimes, ses fantasmes personnels, ses pensées exclusives, ni l'un ni l'autre ne s'estimait devoir résigner sa confiance à un garçon qu'il connaissait à peine, que la Providence avait placé sur son chemin, comme cela, avec la précipitation d'un coup du sort. On peut même avancer qu'il s'était institué par-devers ce laconisme une convention tacite de respect à distance.

Toute habitude finit par se saborder sous le souffle des conjonctures. Il ne fallait qu'une embellie pour changer de thèse et voir dans les agréments de la conversation la naissance d'un plaisir encore trop peu goûté. Cette embellie, c'était la satiété, la fin des soirs peuplés de la frayeur du lendemain, l'amoindrissement des épouvantes au réveil et des crampes d'estomac qui aboutissent à l'inexprimable constatation que les crampes dureront encore, qu'on n'a rien pour les apaiser, que la bouche aride et le ventre vide sont deux spectres qui ricanent au-dessus de cadavres en sursis, en attendant que les vautours achèvent la besogne. Quand ils eurent avalé leur premier vrai repas, Jason et Servan ressentirent spontanément le besoin de causer. Par souci d'économie, ils avaient soufflé la bougie. Leurs voix résonnaient dans le silence glacé de la cabane comme deux échos d'outre-tombe. Ils dialoguaient, en tirant chacun sur un des cigares rapatriés de la ruine, sur ce ton qui est presque un murmure :

 C'est drôle, dit Servan, ça me fait l'impression en ce moment d'être si bien que je ne voudrais plus en sortir.

 C'est pareil, répondit Jason, je voudrais dormir, puis manger et boire, puis de nouveau dormir, et ainsi de suite.

 C'est normal, nos organismes sont à bout.

 Sans doute.

 T'as pensé quelquefois à te suicider ?

 Ouais, pas toi ?

 Si, au début.

 Et maintenant ?

 Moins.

 Moi aussi, mais quand même, je me dis qu'on pourra pas tenir comme ça éternellement…

 Il se passera bientôt quelque chose, tu verras…

 Tu crois ?

 Ben oui, c'est pas possible autrement. La terre n'a pas explosé, sinon on serait plus là…

 Si on était sur une île du sud, on n'aurait pas la neige et le froid.

 Oui, fit Servan, on pourrait vivre à poil.

Jason ne répondit pas, mais de ce mot, vivre à poil, s'enchaîna dans son imagination à un aimable cortège de visions printanières : il se vit courant dans l'herbe grasse d'une prairie gorgée de soleil, humant les fleurs, regardant les oiseaux voler et savourant la caresse du vent chaud dans ses cheveux. Il y avait là, au milieu du frais gazon, une jolie créature en haillons, comme lui perdue et farouche et qui, en l'apercevant, avait d'abord cédé au réflexe de fuir, puis qui revenait vers lui et souriait. C'était merveilleux.

La voix de Servan mit fin à cette divagation onirique. Jason l'entendit à peine. Il n'était pas contrarié, il éprouvait l'envie soudaine d'être seul.

 Excuse-moi, dit-il, je tombe de sommeil.

 Bonne nuit, alors.

 Bonne nuit.

Jamais jusqu'ici ils ne s'étaient adressé ce vœu si simple, si ordinaire, la bonne nuit. Avant de rentrer en soi-même, Jason songea que décidément quelque chose de nouveau s'était immiscé dans la morne ambiance d'une survie à deux jusqu'ici pétrifiée par le malheur et rendue muette par la souffrance.

Quand il fut certain que Servan sommeillait, son rêve se reforma des bribes précédentes. Il contempla de nouveau la créature. Elle était nue. Lui aussi était nu. Une onde de désir l'exalta, la créature en rougit un peu mais avec plus de timidité que d'effroi. Elle vit son sexe gonfler, puis se dresser lentement, ses bras s'écarter en signe de supplication, elle vint contre lui, et acheva d'enflammer sa chair où bouillonnaient toutes les ardeurs de l'adolescence.

La brûlure qui irritait son pénis n'était pas seulement agréable, elle se manifestait comme un symbole de résurrection. A compter du jour où les vicissitudes l'avaient jeté, lui et Servan, dans ce taudis, il n'avait pas seulement songé au plaisir. Sa santé s'était dégradée si vite et à un tel point que ce précieux symptôme de la vigueur lui avait presque constamment fait défaut. Voilà qu'enfin, à la faveur d'une bonne nourriture et d'un propos éloquent, cet aspect grisant de l'existence refleurissait.

Il porta la main à son sexe. Le visage, le corps, la peau de la créature jouxtaient son visage, sa peau et son corps. Elle se plaquait contre lui, se retirait, l'enveloppait de ses bras, le caressait, effleurait de ses doigts la verge d'airain, et de ce manège érotique naissaient des soupirs, des plaintes, une infinité de sanglots qui préparaient au doux supplice final.

En cet instant, une invincible chape de plomb dissipa le mirage. Jason, la mort dans l'âme, se remontra qu'il était encore bien trop déficient pour faire l'amour, fût-ce avec soi-même. Il se tourna sur le flanc et laissa descendre sur ses yeux clos la douce ouate réparatrice du sommeil.

 

 

IV.

 

 

 

 

Au petit matin, Servan déclara :

– On bouffe à notre faim, c'est bien. A présent, j'en ai marre de sentir la viande avariée, je veux me laver. On a du savon, des trousses complètes d'hygiène, reste à conquérir la salle de bain.

 T'as raison, fit Jason, moi aussi j'en ai ma claque de puer comme un yack.

 Il faut descendre sur les flancs du gave.

 C'est casse-gueule.

 C'était : avant, on était en trop piteux état, aujourd'hui en faisant gaffe, on y arrivera. Et puis, on parviendra bien à dénicher un raccourci pour y aller, ça nous permettra de nous décrasser régulièrement sans risques.

Un quart d'heure plus tard, les deux camarades s'aventuraient en équilibristes sur le versant escarpé d'un ravin au fond duquel, cent mètre plus bas, scintillait le ruban d'argent d'un de ces torrents qu'on appelle gave dans les régions pyrénéennes. Ils s'étaient équipés de tout le viatique indispensable à une ample toilette, serviettes, gants, savon et shampooing.

La descente n'était pas aisé. Aussi Jason, qui allait en tête, tâchait se serpenter en s'aidant au mieux des appuis qu'il rencontrait. Le moindre faux pas sur ce flanc abrupt, et c'était la chute, irrémédiable.

Une heure fut nécessaire pour parvenir au lieu postulé de leurs ablutions.

 C'est trop long, fit Servan, et trop dangereux: on pourra pas faire de l'alpinisme tous les jours, on finira par se tuer.

 Faut trouver un meilleur moyen…

 Je reviens à ma première idée, longer le gave en amont jusqu'à ce qu'il propose un abord plus pratique, s'il y en a.

 Comme tu dis, s'il y en a…

Les deux garçons ne rayonnaient pas d'optimisme, mais cette proposition leur paraissant la plus judicieuse, ils l'exécutèrent immédiatement. Ils s'enfoncèrent dans le sous-bois qui côtoyait le torrent et en suivirent le lit. Le terrain était si obstrué de rocs, si hérissés de ronces, d'abattis et de gaulis qu'ils devaient parfois s’écarter de plus de cent mètres de la rivière. Ils endurèrent ce jour-là les affres du randonneur solitaire fourvoyé qui a perdu la boussole. Ils étaient griffés, égratignés, éraflés, saignants, écumants, hirsutes, mais ils tenaient bon.

Alors qu'ils désespéraient de jamais s’extraire de cette inextricable jungle, Jason s'écria soudain :

 Regarde !

Devant eux, à peu de distance, la berge s'était affaissée et le cours d'eau roulait, paisible, des eaux calmes dans une sorte de grande vasque. Les deux explorateurs se dévisagèrent, tout étonnés, levèrent un écran de mûriers, arrivèrent en terrain dégagé et comme un seul homme s'élancèrent après s'être dépouillés de leurs vêtements. Mouvement spontané qui reléguait toute réflexion en arrière-plan. Ils se jetèrent dans l'eau avec des cris d'orfraie.

 C'est froid ! cria Servan.

 C'est bon ! répondit Jason.

C'était froid, en effet, mais quelles délices dans cet onde glacée, quelle volupté dans les frissons dont elle électrisait le corps ! Ils tremblaient, leurs dents claquaient, et ils riaient de plaisir :

 On a oublié de prendre des habits neufs ! dit Servan.

 C'est pas grave, répondit Jason, le plus important, c'est de se laver.

 Mes cheveux commençaient à ressembler à de la glu.

 Au fait, on a des brosses à dents, non ?

 Ouais, et aussi du dentifrice.

A un moment, Servan dit, de cette façon puérile qui est si charmante dans un adolescent :

 Je te propose d'appeler notre coin la baignoire.

 C'est pas original, mais j'accepte, répliqua Jason.

Ils demeurèrent encore dix bonnes minutes à peaufiner leur nettoyage. L'accoutumance au peu de température de l'eau avait déterminé une réaction thermique naturelle du corps qui transforme le froid en chaleur. Ils s'étaient tant couverts de savon qu'ils ressemblaient à deux bonhommes de neige. Avec cela, des cris d'aise, des redites à n'en plus finir, toute la panoplie de cette félicité qui naît d'un besoin essentiel dont on a été longtemps privé et que l'on peut enfin assouvir.

Par degrés, avec cette simultanéité d'appréciation qui jette la même sonde dans un fait nouveau, l'un et l'autre s'était fait à part soi la réflexion qu'ils se voyaient nus pour la première fois.

Depuis un mois qu'ils survivaient ensemble, cette licence, la nudité, s'était heurtée à l'invincible barrière d'une fin de non-recevoir catégorique. Tout à coup, le voile se déchirait, la liberté entrait dans leur domestique et faisait sauter un verrou jusqu'ici fermé à double tour. Seulement, si Servan n'en paraissait pas effarouché, y puisant même beaucoup de motifs de bien-être, Jason semblait plus réticent. Il y avait dans son attitude quelque chose qui consent, certes, mais à contrecœur et uniquement sous l'empire des circonstances. Il avisait son camarade avec cette obliquité dédaigneuse qui affecte de regarder ailleurs. Tandis que l'un s'accommodait d'une situation somme toute familière entre garçons de même âge, l'autre paraissait vouloir lui imposer un codicille restrictif. Il advint que Servan ayant voulu se placer tout à côté de lui, Jason recula et s'établit plus loin. Servan n'insista pas, mais cette réaction où perçait de l'antipathie le chagrina.

La toilette expédiée, ils nettoyèrent leurs vêtements. Puis ils s'en allèrent en empruntant la berge opposée. Jason ouvrait la marche. Avant cela, pour ramasser ses affaires, il s'était penché en avant.

Servan détourna le regard.

Du reste, une fois revenus à la cabane, ils se rhabillèrent promptement. Après quoi, ils se jetèrent sur une brioche qui s'était conservée à peu près fraîche dans les décombres de la maison grâce aux frimas du premier printemps.

 C'était bien, hein ? fit Servan.

 Quoi ?

 Ben, d'être nus.

 Ouais, répondit Jason, mais j'aimerais mieux que ce soit avec une gonzesse qu'avec toi.

 

 



[1] Rappelons que conséquent signifie "qui prête à conséquence", et n'est nullement un synonyme d'"important".

 


Auteur:  Vivien Sauvenergues

L'auteur autorise la reproduction des ses écrits à la condition formelle de citer son nom  et de ne modifier le texte en rien.

Vivien Sauvenergues  invite ses lecteurs à lui faire part de leurs réactions. Ecrivez-lui à :
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Les survivants ( parties 1 et 2)


Une nouvelle en 9 chapitres de Vivien. (Je mets en ligne aujourd'hui les chapitres 1 à 4, 4 à 8 demain ou après-demain) et 9 le jour suivant.... Et oui, il faut bien faire durer le suspense...

Je vous  recommande très chaudement cette lecture de grande qualité


La neige tombait.

La neige, au mois d’avril, est un contresens. On attend du soleil dans les cieux, des oiseaux dans les branches, des papillons dans les fleurs. Au lieu du soleil une brouée blafarde, au lieu des oiseaux aucun oiseau, à la place des papillons un ballet traître de flocons silencieux. Ce qui devait se parer de mille couleurs se couvre d’un linceul, ce qui devait être joyeux est chagrin, ce qui devait égayer diffuse la tristesse de l'uniformité.

Il faisait froid. Les deux adolescents étaient transis. Leurs vieilles couvertures rongées des mites les protégeaient à peine. Afin de donner le moins possible de prise au vent, ils s’étaient recroquevillés accroupis à un endroit protégé de la cabane où l’aigre bise du dehors entrait moins librement. Cela ne les empêchait pas d’avoir les pieds glacés.

A un moment, l’un d’eux dit :

Il faudrait faire du feu.

L’autre ne répondit pas tout de suite. Il finit par murmurer sur un ton résigné :

On n’a pas de bois.

Il n’y a qu’à aller en chercher.

Où çà ?

Je sais pas, moi, dans la montagne.

Y a de la neige partout.

Quand la neige sera fondue.

Elle va pas fondre.

Sûr qu’elle va fondre, on n’est plus en hiver.

Maintenant, ça va être l’hiver tout le temps.

Cette dernière réflexion, involontairement à effet, avait plongé le premier interlocuteur dans une rêverie accablée. Il enfouit sa tête entre ses genoux et poussa un soupir de découragement. Son compagnon reprit :

Qu’est-ce qu’on va manger aujourd’hui ?

Il reste les conserves qu’on a trouvées.

Juste une boîte.

On se la partagera.

Et après ?

Après ?... On mourra de faim.

Celui qui avait parlé en dernier se glissa jusqu’à une espèce de meuble dépareillé, fourgonna à l’intérieur et en ressortit un objet métallique. L’objet était une boîte de sardines. Il posa la boîte sur un caisson, la décacheta non sans peine et grommela :

Tu viens bouffer ?

Son camarade se traîna en face de lui.

Y a six sardines, fit l'initiateur du dîner, ça fait trois pour chacun.

Y en a des grosses et des moins grosses.

T’a qu’à prendre les grosses, moi ça m’écoeure… Ça fait une semaine qu’on bouffe rien d’autre.

Moi aussi, ça m’écoeure, mais faut bien se nourrir.

Les deux garçons mangèrent. Ils n’avaient ni fourchettes ni couteaux. L’huile leur lubrifiait les doigts. Quand ils eurent terminé, chacun reprit sa posture dos à la cloison, celui-ci contre la façade, celui-là contre le pignon.

C'est dégueulasse, fit l'un d'eux, on pue le poisson.

On pue tout court, répondit l'autre, on s'est jamais lavé depuis le jour où…

Un ange passa. Le même qui s'était plaint du manque d'hygiène enchaîna avec une certaine agressivité contenue :

J’ai soif, bordel !

On a de la flotte de neige fondue.

L’instant d’après ils buvaient de la seule boisson dont ils disposaient, heureusement en quantité. Puis ils se rassirent et s'emmitouflèrent à nouveau dans leurs couvertures.

Le silence s’établit. Les veillées oisives et forcées enracinent ces mutismes-là. Au bout de quelques minutes, cependant, l’un d’eux déclara, d’une voix lasse :

J’aimerais bien une clope…

On a fumé la dernière hier.

Je sais.

Nouveau silence, interrompu par une remarque sans rapport avec le dialogue précédent :

Faut faire quelque chose.

Quoi ?

Je sais pas, se barrer d’ici.

Pour aller où ?

Là où y a quelqu’un.

Y a plus personne nulle part.

Comment tu le sais ?

J’en sais rien.

Alors, ça se pourrait quand même que des gens existent encore.

Ça se pourrait, mais j'y crois pas.

On devrait essayer.

Avant, il faut trouver à béqueter.

Dans la maison, là-haut, peut-être que…

On ira dès que la neige aura disparu.

Si elle disparaît…

Mais avant, faudra trouver du bois.

On a un poêle, c’est déjà une chance.

Un poêle sans bois, ça sert à rien.

La nuit étendait son voile sinistre sur la pauvre masure dans laquelle croupissaient les deux êtres. Bientôt, elle ensevelit tout et ne laissa plus des silhouettes qui étaient là que des ombres indistinctes.

Les ombres s’endormirent.

 

 

 

II.

 

 

 

 

Servan s’éveilla le premier.

La faim lui martyrisait l’estomac.

Il promena le regard autour de lui, avisa d'un œil maussade la cabane avec ses cloisons de bois noircies par l’humidité, les vieilles casseroles étamées et rouillées qui pendaient à des attaches branlantes, la poussière sur le plancher rudimentaire de lattes mal jointoyées, le plafond bas, le poêle vétuste qui trônait au milieu de l’unique pièce, les chaises éculées qui gisaient dans un coin, et l’amas d’objets sordides qui prenaient la poussière dans un autre. Il vit tout cela et se dit : on va crever ici.

Tout à coup, ses prunelles obliquèrent sur son compagnon. Une idée hideuse entra en lui. Il songea que s’il tuait Jason, il pourrait s’alimenter pendant de longues semaines, que sa subsistance serait assurée, qu’il n’aurait plus faim au coucher et au réveil comme cela durait depuis presque dix jours, et que pour sacrifier un être humain, la loi de la nature était peut-être cruelle, mais elle désignait ses victimes et ses graciés, et que de toute façon cela valait mieux que d’en sacrifier deux.

A peine cette pensée l’avait-elle absorbé qu’il en mesura l'étendue et la repoussa. Il baissa les yeux et se jugea monstrueux.

Sa bouche était sèche, une lancinante fatigue engourdissait ses muscles. Pourtant, il avait dormi dix heures d’affilée. Mais le manque de nourriture, le froid, l'inaction l’avaient affaibli. Son esprit dériva de nouveau sur Jason. Il se remontra que ce compagnon de misère souffrait tout comme lui, qu’il était injuste de se faire une appropriation égoïste des maux qu’on éprouvait, qu’il aurait pu se retrouver seul, que c’était tout de même bien mieux d’être à deux, de se réconforter et de se soutenir l’un l’autre, et qu’avec du cran et de la décision il n’était pas impossible de surnager à l'adversité, pourvu qu’on refusât de capituler.

Ce tronçon de phrase, qu'on refusât de capituler, l’arma d’un courage tout neuf. Il réveilla son camarade.

Celui-ci battit des paupières, voulut se rendormir, mais Servan le secoua :

 Allez, lève-toi, on va voir à la maison de l'autre jour.

Il ajouta, histoire d'emporter la décision :

 Si on fait rien, on claquera comme des pauvres cons.

L’autre émit une sorte de feulement, s’étira, considéra quelques instants son vis-à-vis, rejeta sa couverture et, sans avoir prononcé une parole, se disposa au départ.

La faim était si atroce qu’elle avait forgé en eux une indomptable volonté de tout tenter pour marauder n'importe quel aliment n'importe où et à n'importe quel prix.

Ils sortirent. Le froid était un peu moins vif et il ne neigeait plus.

 Ça va, fit Jason, c'est pas grand’chose, juste deux centimètres.

Leur projet, dont ils avaient si souvent débattu sans avoir le coeur à l’accomplir plus tôt, visait un chalet de villégiature qui appartenait à des touristes, à une demi-douzaine de kilomètres de là, et qui était situé sur un tertre, tout près de l'entrée de la forêt. Avec un peu de chance, il pouvait contenir quelques victuailles. Ce qui les tracassait, c'est qu'on ignorait s'il était occupé au moment des événements. Dans l'affirmative, comme il y avait lieu de le penser, la catastrophe étant survenue au tout début des fêtes de Pâques, alors les chances augmentaient que ses locataires eussent fait le plein de vivres. A cette question, déjà angoissante, s'en reliait une autre, celle de sa résistance à la dévastation Tout ou à peu près ayant été soufflé sur une superficie impossible à mesurer, elle n'était peut-être plus qu'un amas de décombres. Dans ce cas, la situation s’aggravait et ils n’auraient plus la force de mener à bien une nouvelle expédition, forcément plus lointaine.

Pour affronter la fraîcheur de l’aube, ils s’étaient couverts d’une toile de prélart dénichée dans la cabane. Vêtement rigide et incommode, mais qui les sauvait d’aller presque nus dans leurs hardes d’origine. Ces hardes, du reste, ne tenaient plus qu’à un fil : pantalons troués, chemises usées, pulls en lambeaux. Restaient les chaussures, qui avaient un peu mieux résisté. Servan chaussait même plutôt confortablement. Pour Jason, il avait rembourré les siennes de paille.

Servan connaissait la région mieux que quiconque, y étant né. Il n'eut aucun mal à attraper la bonne piste. Jason le suivait. A les voir marcher de cette allure à la fois lourde et empressée qui plie l'échine et va par bonds et par sauts en s'appuyant sur des bâtons, on eût dit deux hommes de la préhistoire en chasse. La chasse, c'était bien là leur but ; quant à leur apparence d'hommes des cavernes, ils la reproduisaient avec un mimétisme involontaire qui aurait pu être comique, et qui était effrayant.

A l'issue d'une heure de pénible progression parmi une succession de collines et de ravines, Servan fit halte, désigna du bras un point obscur à l'orée d'une futaie, et déclara :

 C'est là.

Pour avoir prononcé ces paroles prometteuses, il n'en demeurait pas moins immobile, le front soucieux, l'œil dubitatif, sa figure exprimant cette inquiétude qui procède d'un pronostic sombre.

C'était là, en effet. Seulement, de maison, plus la moindre trace. Servan se rappelait qu'avant le cataclysme, on distinguait nettement ce petit bungalow sur le fond de sapins et de hêtres qui le bordaient.

 Je ne vois rien, fit Jason.

 Elle est détruite, répondit Servan.

Il y a dans le coeur de tout homme un compartiment secret pour l'espérance, même celle qui a dévidé tout son fil. Cette quenouille-là paraît inépuisable. Notre espèce est ainsi constituée qu'elle s'accroche au moindre rayon susceptible de culbuter l'adversité. La maison disparue, cela voulait dire : plus d'habitants, certes, mais peut-être, à l'intérieur, des restes de ce qui y avait été entreposé. Autrement dit, des comestibles. C'est pourquoi Servan se hâta. Jason le talonnait aussi vite qu'il lui était possible. Il n'était pas peu effaré que ce compagnon de hasard fût capable de prodiguer l'énergie nécessaire à renouveler son souffle, quand il aurait dû l'avoir épuisé depuis longtemps.

Ils parvinrent bientôt à ce qui avait été une habitation et qui n'était plus qu'un moignon informe. Les pierres, pulvérisées comme après une explosion, échafaudaient un amoncellement sur lequel pendaient çà et là de lugubres filandres de neige. Du reste, l'écroulement avait fait bonne mesure : pas une fissure parmi cet éboulis de moellons qui mêlaient en un indescriptible chaos des restes de murs, de cloisons et de toit. Impossible d'imaginer dans ce capharnaüm le moindre passage praticable, même à un ouistiti.

 C'est foutu, dit Jason.

 Pas sûr, objecta Servan.

Ayant dit cela, il se mit à dégager les pierres. Jason le regardait, incrédule. Au bout de quelques minutes, néanmoins, contaminé par l'exemple, à moins qu'il n'eût un peu honte de répondre à tant de détermination par de la passivité, il le seconda.

Leur besogne était titanesque. La tête leur tournait, leurs forces labiles ne leur permettaient que de malingres efforts, mais ils s'obstinaient, dégoulinant de transpiration, la gorge sèche, opiniâtres, frénétiques, héroïques. Ils remuaient les gravats, déplaçaient des pans entiers de la ruine, éperonnés par une unique obsession, galvanisés par une indomptable bravoure.

Pendant deux heures, ils s'acharnèrent. Quant on a l'estomac vide, l'acharnement montre bientôt la corde, c'est-à-dire ses limites. La lassitude eut raison de leur volonté, ils durent cesser. Servan, haletant, les cheveux collés en filasses rigides sur son front, dit :

 On se repose un peu …

Jason ne répliqua rien. Il était plus pâle qu'un linceul ; il s'adossa à un semis de bruyères brûlées par le gel et murmura :

 Je peux plus continuer, j'ai trop mal.

 Moi aussi, j'ai mal, dit Servan. Mais si on repart avec rien dans les poches, on aura encore plus mal…

Ce dernier s'était accroupi sur les gravats et tâchait de repérer une fente, une ouverture, la brèche la plus ténue par où il lui aurait été loisible d'affiner sa fouille. Mais il eut beau scruter, le monticule n'offrait pas le moindre hiatus. Alors il baissa les bras.

 Y a rien à faire, fit-t-il, on est marron…

Comme il s'asseyait sur une poutre à demi calcinée, celle-ci céda sous son poids, un tout un pan de la ruine sembla se désolidariser, il se sentit happé de l'intérieur.


Auteur:  Vivien Sauvenergues

L'auteur autorise la reproduction des ses écrits à la condition formelle de citer son nom  et de ne modifier le texte en rien.

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13 août 2007

Mon cousin Christophe

Les vacances, dans ma famille, ont toujours été un long calvaire d’ennui. Je ne me rappelle pas avoir eu la chance d'en prendre ailleurs qu’à notre éternelle et triste maison perdue au creux d’une vallée si morne, si humide, si dépourvue d’agrément qu’un anachorète y eût médité des motifs de renouer avec la vie mondaine.

Ce n’est pas que la bâtisse en elle-même soit inconfortable, à beaucoup près ; mais il s’en dégage je ne sais quelle odeur d’abandon, de solitude accablée, de longs jours sans fin, de nuits interminables, de matins monotones et de soirs inutiles, au point que la simple évocation d’un séjour entre ces murs m’a toujours rempli d’effroi.

J'avais dix-sept ans lorsque je suivis pour la dernière fois mes parents à leur ermitage. Je dis pour la dernière fois, car cette année-là, après tant de saisons d'obédience à la tutelle familiale, j'étais entré en rébellion ouverte contre cette affreuse contrée acariâtre. Il en était résulté un chagrin profond de mon père et une aigreur douceâtre de ma mère. Le chagrin constatait l'accession de l'adolescent à la toge virile ; ma mère devait son aigreur à cette manie qu'elle a toujours eue de se tirer à la Parthe[1] des situations défavorables.

Pour m'amadouer, mon père ne trouva rien de mieux que de me proposer un compagnon. Un compagnon ! Eh quoi ! Associer un autre garçon à l'incurable désœuvrement de trente jours de bâillements et de spleen ? Mystifier, tromper, berner un pauvre garçon en lui peignant un chef-d'œuvre sur une muraille décrépite ? Comment occuperions-nous notre loisir ? Par des jeux ? Sans doute. Mais après ? Il arriverait fatalement que nous aurions épuisé nos ressources d'imagination et que nous nous livrerions à la langueur mortelle de n'avoir plus rien à faire.

Ce compagnon devait être mon cousin Christophe. J'aime beaucoup Christophe, et parce que, précisément je l'aime, je n'eus cesse de le détromper sur les prétendus mérites d'une villégiature qui n'avait d'attrayante que la publicité tapageuse qu'en proclamaient mes géniteurs :

  Mes parents, lui dis-je un soir, ont besoin de faire la réclame de leur baraque pourrie, histoire de justifier les folies qu'ils ont consenties pour l'acheter ; par les corbignolles du grand Schtroumf ! ne viens pas ramer dans cette galère, tu t'y ferais chier tout comme moi.

  Et alors ? répondit l'adorable cousin : mon vieux, tu apprendras ceci, que je suis solidaire du malheur de mon prochain, surtout quand il est sympa. Or, il n'est pas de garçon de mon âge plus sympa que le prochain qui se trouve précisément en face de moi. Par conséquent, je viens.

Allez répliquer à une telle autorité joyeuse ! Car le bon Christophe avait articulé ces paroles avec l’inimitable délié de son caractère imperméable à tout pessimisme.

Je fis donc bonne figure à mauvais jeu et le surlendemain, je m'embarquai à bord de la grosse japonaise de mon géniteur, ayant pour voisin de banquette arrière le pimpant, fringant et jovial Christophe.

Christophe venait d'attraper ses dix-sept ans. C'était un fort bel adolescent au visage puéril qui avait bien grandi et qui s'en souciait fort peu : taille moyenne, peau mate, cheveux de jais, œil profond et noir, sourcils épais, cuisses puissantes d’avant-centre de football. Seul le torse échappait à cette colonisation de maturité par une certaine finesse gracile où persistait une heureuse absence de pilosité. Pour le reste, l’ado des campagnes dans sa plénitude.

Tôt habitué aux dures conditions de la vie d'agriculteurs que menaient ses parents, il ignorait le sens du mot paresse, comme celui d'oisiveté. Ce n'est pas sous une autre bannière que je l'avais dissuadé de suivre le convoi soporifique dans lequel, trop tard pour lui désormais, il venait de prendre place.

Nonobstant mes préventions défavorables contre la thébaïde de l'anorexie annoncée, j'avais obtenu non sans peine que nous partagerions la même chambre. Jugeriez-vous que ce dût être la moindre des compensations contre le calvaire qu'on nous infligeait ? Et bien, vous auriez tort : car il me fallut batailler de haute lutte contre ma chère mère, persuadée qu'elle était que les promiscuités mâles, au-delà d'un certain âge, portent le trouble dans les esprits et incitent, je cite, aux inconduites licencieuses. Là, je me fâchai tout rouge, je crus même que j'allais exploser :

  Ecoute, maman ! lui dis-je sur un ton peu conciliant, passe encore que toi et papa vous me traîniez de force à ce pot à moineau digne d'un exil politique, mais si vous prétendez me reléguer à distance la moitié du temps de l'unique centre d'intérêt que peut revêtir une claustration aussi nuisible à l'équilibre psychique qu’à la santé physique, je vous promets de pisser au lit toutes les nuits, et même davantage !

Maman n'insista pas ; elle dut l'avaler, comme elle dut ingurgiter la douleur d'entendre son cher fils, si respectueux, si déférent, lui parler avec tant d'impertinence. Attendu qu’elle a tout juste la mesure d’esprit qui convient à sa qualité de bigote incombustible, elle se drapa dans une superbe de vestale contrariée et n'ouvrit plus la bouche de tout le voyage, sauf pour dire des sottises, ce qui est indissociable de son tempérament ; car il faut savoir qu'à la bigoterie, elle superpose le crétinisme le plus obtus, doublure assortie.

Enfin, au bout de dix heures d'un voyage insupportable, nous arrivâmes. 

Petit détail qui mérite d'être signalé, Christophe s'étant endormi après cinquante kilomètres, et moi après soixante, mes parents nous avaient réveillés pour déjeuner. Nous portions des jeans, texture assez rigide, ce qui ne départit pas des yeux exercés de remarquer à quel point la fatigue ajoutée à l'inconfort d'une banquette toujours trop exiguë dilate de furieuses intumescences sur les devantures, heureusement à couvert d'ostentation trop éloquente. J'avoue que de contempler l'ardeur de Christophe m'emplit de beaucoup de ce plaisir qui cultive volontiers la délectation morose et se réjouit d'avance des ambiances feutrées d'une alcôve vouée à l'intimité de deux garçons bien forcés de composer pendant un mois franc avec les subtilités d'un certain rapprochement.

Ce que je n'avais pas prévu, c'était le coup d’œil de Christophe sur mes propres atours, aussi victorieusement arborés que les siens. Ce ne fut qu'une lorgnade, mais elle suffit pour distiller dans ma chair quelque chose de très agréable et dans mon esprit quelque chose de très troublant. L'idée que cet archétype de l'hétéro pur et dur fût lutiné par l'exception qui, à force de confirmer la règle, la supplante parfois, ancra en moi la résolution de le pousser dans ses derniers retranchements.

Et puis, je me fis la réflexion que, épars ou non sur l’hégémonie de la pente naturelle au sexe opposé, le Christophe était dans la saison où l'on ne tient guère plus de quarante-huit heures sans déférer à l'émonctoire solitaire et que complicité aidant, il pourrait bien se lâcher un peu, histoire de charmer les distractions.

Cela dit, je revins vite de mes illusions : Christophe fréquentait une fille et quand on fréquente une fille, ma foi, c'est qu'on aime les filles. De là à y joindre l'attrait des garçons, il n'y a pas à proprement parler de loi prohibitive, mais les cas sont tout de même plus rares que ne l’affirme le marquis de Sade.

A peine débarqués à La Châtaigneraie (c'est le nom de la propriété, aussi pompeux que les murs dont elle est bâtie), nous essuyâmes notre premier désenchantement : la chambre qui nous était dévolue, espèce de hall tout juste bon à entreposer des machines industrielles, était distribuée de telle manière qu'il nous était géométriquement impossible de communiquer autrement qu'à très haute voix et encore, avec un haut-parleur. Je foudroyai ma mère du regard, mais ne pipai mot. Comme Christophe ne savait trop quel parti adopter, je le pris à part :

  On va là-haut, lui dis-je sur le ton héroïque de la rébellion ouverte, dans une des mansarde ! C'est petit, discret, sympa, les lits se touchent presque, on pourra déconner tant qu'on voudra. Car pour la grande piaule, c'est comme si tu dormais à un bout du jardin et moi à l'autre.

Christophe, qui avait eu pour la chambre des pas perdus les yeux de Candide découvrant Cunégonde vieillie et éraillée sur les bords de la Propontide[2], m'approuva tout du long de l'aune. Ce fut ainsi qu'à la grande terreur mortifiée de ma mère, nous prîmes nos quartiers dans une des mansardes de l'attique de cette immense baraque, symbole de l'inanité et de la mégalomanie bourgeoises : car comment ne pas se gausser d'une propriété de quarante hectares au beau milieu de laquelle trône une espèce de châtelet de vingt pièces toutes meublées, où personne ne va jamais ? Vanité des vanités ! Mes parents, gens riches et au-delà, avaient voulu vivre sur un pied qui leur faisait honneur, et n'étaient parvenus qu'à s'empêtrer d'un ridicule dont tout le monde riait à la dérobée, jusqu'à ceux de leurs amis, appelons-les comme cela, qui feignaient de les estimer le plus.

Enfin, pour avoir par deux fois consécutives et dans un temps très court serré le bouton à l'autorité maternelle, Christophe et moi eûmes toute latitude de disposer de nos appartements en petits seigneurs de fief. Quant à Madame, elle ne s'aventura pas sur le terrain glissant des commentaires acides, sa spécialité à elle, subodorant qu'ils entraîneraient immanquablement une répartie dans le besoin.

Le soir vint, et comme l'étage était pourvu d'une douche, comme nous étions couverts de sueur, c'est le plus naturellement du monde que nous fîmes nos ablutions.

Là, un incident, du reste prévisible, se produisit.

Ma mère, sans avoir l'air d'y toucher, prétendant arranger notre garde-robe, s'était malencontreusement disposée à faire exacte sentinelle de nos faits et gestes, ce qui consistait à se présenter précisément lorsque l'un de nous vaquait à ses devoirs d'hygiène. Exaspéré, je lui remontrai sèchement l'incongruité de son attitude :

  Et si Christophe sort à poil ? fis-je, en colère ; tu te rends compte comment tu te comportes ?

  Et bien ! répondit-elle, Christophe a le même âge que toi, et…

  …et quoi ? fis-je, ulcéré : ça fait trois ans que tu te soustrais à ma propre nudité sous un voile de pudibonderie, en prenant prétexte que la puberté ne permet plus à une mère de voir nu son fils ! Qu'est-ce que tu me chantes ?

  Que tu es insolent ! fit-elle, au bord des larmes, et que si tu continues à me parler ainsi, je…je…

  …tu iras faire une prière pour mon retour dans le bon giron du respect filial ? Allez, ça suffit, j'en ai assez entendu !

  Mais enfin ! s'emporta-t-elle, qu'est-ce que je t'ai fait, pour que tu me traites ainsi ?

  Ce que tu m'as fait ? Ceci : tu m'as castré.

  Quoi ?

  Castré ! Eunuque que je suis, ma chère maman : à force de me chanter les louanges de la vertu, comme tu dis, j'ai fini par prendre toute vertu en horreur. Quant à Christophe, il est mon cousin, on dort dans la même chambre, on est des garçons, on ne va certainement pas faire des manières, car vois-tu, il a une queue poilue tout comme moi, et tout comme moi, tous les matins, il bande pire que Priape !

De dire l'effet de ce discours, un peu emporté je l'avoue, ce serait à mourir de rire : ma mère, au comble de l'effroi, lâcha la pile de linge qu'elle portait dans ses bras, mit ses deux mains sur sa bouche, trembla, fit volte face et s'en alla en minaudant je ne sais quelles pleurnicheries à déprécier une midinette dérangée dans l'adoration de sa star du moment.

Moi, satisfait, je me sentis mieux.

Désormais, nous étions, Christophe et moi, affranchis de ce faux zèle qui ajuste ses prérogatives à l’autorité d'un protectorat tyrannique.

Cependant, l'éclat était parvenu à mon cousin. Il vint dans la chambre et m'aperçut, assis sur le lit, me tenant les côtes :

  Qu'est-ce que tu as ? fit-il.

  J'inaugure mon accession à ma qualité de fils ingrat, lui répondis-je, avant de lui narrer la scène en long et en large.

A mesure que je lui contai la chose, sa face s'auréola d'un sourire radieux. Le sourire s'accrut en allégresse, puis en joie débridée, avant de culminer par cet épiphonème :

  Tu sais pas ? Je la trouvais chiante, ta mère, mais j'osais pas te le dire, question de respect.

  Qui ne la trouve pas chiante ? fis-je en essuyant mes yeux ; au moins, maintenant, on a la paix.

L'ambiance du dîner valut son pesant d'intérêt. Mon père, instruit du scandale, feignait de n'en faire aucun cas et causait domestique[3], l’expression est de Saint-Simon, avec son épouse. Il ne put toutefois se dérober au petit bouton qui le grattait de lâcher une métaphore sur les prescriptions de l'obéissance filiale, qualité sans laquelle une famille entre infailliblement dans sa phase de décadence. Je m'empressai de lui répondre :

  Tu sais, papa, l'obéissance est une chose. Mais l'obéissance poussée au noir, ça s'appelle obédience. Si vous voulez vous approprier la maxime de Tibère, qu'ils me haïssent pourvu qu'ils me craignent, libre à vous. Mais pose-toi un peu la question subsidiaire : un tel fils, une fois sa majorité atteinte et dépassée, quels sentiments lui resteront-ils de la façon dont il aura été mené à la férule des années durant ?

  Sans doute, sans doute, dit mon père, mais depuis quelques jours, tu nous choques, voilà tout.

  Je vous choque parce que vous n'avez pas su donner du mou à votre éducation puritaine et coincée de pasteurs anglicans. Je vous choque parce qu'à vos yeux, j'ai toujours dix ou douze ans et que j’en suis encore à épeler Oui-Oui en grosses pages cartonnées. Je vous choque enfin, parce que tout à l'heure maman s'est entendu dire des paroles dures, je le confesse, mais qui n'en reproduisent pas moins une réalité, que je ne suis plus un enfant, mais un jeune homme, que ce jeune homme pense par lui-même, qu'il n'est pas tout à fait imbécile, qu'il se forme des idées de ce qu'il voit, de ce qu'il sent, de ce qu'il entend, et même de ce qu'il pressent.

  D'accord, d'accord ! fit mon père en souriant. On a eu tort. Mais jure-nous de ne plus t'emporter comme tu l'as fait.

  Laissez-moi une once de liberté à moi, et c'est comme si le contrat était signé.

  Bon ! On n'en parle plus…

Une heure plus tard, j'étais couché, Christophe était couché ; nos lits, séparés par une ruelle peu large, nous permirent de nous lancer dans une conversation rapprochée qui, toute brève qu'elle fut, ne m'en permit pas moins de me régaler d'une mitoyenneté à laquelle la semi-pénombre prêtait d'exquis attraits.

A l'égard de mon cousin, il n'en revenait pas de la rhétorique dont je m'étais armé pour prendre la défense du droit adolescent en rupture de tutelle. Je le sentais ébahi d'admiration. Moi, de mon côté, je n'avais pas perdu l'occasion de régaler mon goût des beaux garçons en le scrutant sous toutes les coutures, et quoiqu'il eût conservé son caleçon, mon attente n'était pas déçue.

Le lendemain matin, j'ouvris les yeux le premier.

Pendant la nuit, j'avais à mon ordinaire ôté mon slip, dormant in naturalibus depuis ma première éjaculation provoquée, cela en dépit des objurgations de ma mère, dans la cervelle de qui toute trace de sexualité chez un adolescent relève d’une dépravation susceptible de l’enfer aux siècles des siècles, amen.

Comme Christophe sommeillait encore, je me levai sans ornements superflus, et j'attrapai ma robe de chambre.

Vous imaginez bien que j'étais en état de pâmoison juvénile. Je puis même vous assurer que n'eût été la présence de Christophe, j'aurai volontiers offert à la première journée de mes vacances l'hommage d'un culte à Priape avec tous les assaisonnement, et même ce qu'on appelle en musique une reprise. Mais pas question de se donner carrière devant son cousin, fût-il mignon, et peut-être justement à cause de cela. Car vous saurez qu'un fils de bonne famille est élevé dans le respect de la modestie et aux réserves qu'implique l'usage du savoir-vivre.

Tout à coup, alors que j'attrapai mon peignoir, j'entends un soupir ; j'avise, avec un mélange d'horreur et de volupté, la tête de Christophe qui se tourne vers moi. Je me hâte, mais soit complaisance irréfléchie, soit gaucherie, je ne parviens pas à dérober la totalité du prodige qui pointait tête en l'air.

Christophe, sans doute aussi embarrassé que moi, fit semblant de rien et se retourna le temps que j'achevasse mon habillage ; puis, d'une voix indifférente :

  Tu te lèves déjà ? dit-il.

  Il est neuf heures, gros fainéant, répondis-je, le café est sûrement froid.

  J'arrive, répondit mon cousin.

Je descendis à la cuisine. Mes parents y étaient. Je les embrassai, non sans ironie, avant de me servir un grand bol de café.

Table morne, pas une parole ; ma mère, qui avait passé une mauvaise nuit probablement, se tenait le front comme quelqu’un qui a la migraine. Mon père, guère mieux loti, semblait sortir d'une entrevue d'embauche qui a mal tourné. Moi, plus guilleret qu'un passereau en mai, j'arborai un radieux sourire. Cette bonne humeur répandit sa contagion, car elle finit par dérider madame :

  Et Christophe ? dit-elle.

  Oh ! répondis-je, laissons-le dormir, le pauvre ; on est en vacances, pas vrai ?

  Il a raison, fit mon père ; pour une fois qu'il ne passera pas tout l'été à réparer des barrières, à rassembler de la paille pour le bétail et à nettoyer les étables…

Là-dessus, arrive, cinq minutes plus tard, celui dont on parlait.

Première surprise : il avait la mine aussi débiffée que mes parents. Après les saluts ordinaires, tout bigarrés de ces protestations de zèle qui sont la marque courante des gens de l'espèce socialement honorable, mes parents nous laissèrent seuls. Je m'inquiétai des traits tirés de mon hôte :

  Oh, c'est rien ! fit-il ; j'ai eu des rêves, j'ai mal roupillé.

Comme il était lui aussi en robe de chambre, vous pensez bien que je cherchai tout de suite à connaître de quel genre de prévention il s'était remparé en faveur de la pudeur. Je parvins au bout d'un moment à me rendre compte qu'il avait enfilé son caleçon. Le propos roula bientôt sur je ne sais plus quel sujet banal, jusqu'au moment où mes parents lui proposèrent de l'accompagner pour quelques courses. Christophe ayant besoin de deux ou trois babioles indispensables à sa survie, il s'en alla avec eux.

Je restai seul.

Etre seul, quand on a eu devant soi le spectacle d'un joli garçon qu'on brûle d'étreindre et de dévorer, c'est l'occasion de se prendre quelque distance avec les bonnes manières. Aussi, dès que la voiture eut disparu, je ne fis ni une ni deux, je montai à la chambre, j'écartai le drap de Christophe et, après avoir dépouillé ma robe de chambre, je respirai l'odeur que j'espérai encore toute brûlante du splendide corps qui y avait reposé toute la nuit.

En ce moment, mes sens chavirèrent.

A hauteur du pubis, bien en vue, un large filet humide dessinait sur le tissu le croquis d'une grande larme. N'en croyant pas mes yeux, je m'approchai. Mon cœur battait si fort, je sentais mon corps m'échapper avec tant de puissance que je ne pus rien opposer à l'impulsion qui m'ordonna, c'est le mot juste, de toucher du doigt le dépôt sacré d'un plaisir que je reliai aussitôt à la figure un peu hâve de son auteur. Ainsi, pendant que je faisais des gorges chaudes de la petite santé de mes parents, mon cousin en faisait d'autres, mais infiniment plus voluptueuses ! Ainsi, tandis que je m'asservissais à une abstinence digne de Scipion, il donnait libre cours à l'effraction des convoitises de la chair. Le sperme était encore tout chaud. Avec une frénésie inexprimable, j'y apposai mes lèvres. Ce dont je pus me rassasier, je m'en rassasiai. Quand enfin il n'y eut plus rien à idolâtrer, je courus dans la salle de bains, je me plaçai contre l'évier et il ne fallut qu'un effleurement de ma verge pour lui faire rendre le flot le plus furieux qui eût jamais été lâché de mémoire d'adolescent. Je vous jure, sans vanterie, que la giclée se projeta jusque sur la glace, avec une violence d'orage d'été. Quant aux sensations, elles me valurent le vertige le plus électrisant de mon existence.

Restait à démêler la question qui me brûlait les lèvres et le corps : Christophe avait-il cédé à une pulsion toute banale, à l'une de ces commotions galvaniques qui, à dix-sept ans, sont aussi irrépressibles que violentes, ou bien la cause de cet épanchement était-elle à chercher dans le spectacle que je lui avait offert de mon extatique nudité ? Je tremblais de bonheur à l'idée que mon cousin eût sur moi les mêmes vues que j'avais sur lui. Pour résoudre cette équation, je pris le ferme parti de procéder par allusions discrètes et par une certaine ostentation dont je comptais mesurer avec exactitude les effets sur un si sensible garçon : par exemple, l'après-midi, nous nous rendîmes à une pêche que l'on pratiquait dans un étang fort solitaire, enclos à l'intérieur de la propriété. Comme il faisait chaud, je me déshabillai torse nu et pieds nus. Pourquoi pieds nus ? J'ai souvent remarqué que l'intérêt que l'on voue à un garçon s'accroît en raison directe du plus ou moins de dépouillement de sa personne ; que cela met en valeur le reste, et que pour peu que l'on porte un short court aux jambières larges, ce qui facilite les lorgnades par les échancrures, un savant négligé n'est pas peu enclin à suggérer ce qui se dérobe encore mais qui, par ce biais, dessine les pointillés de l'ouvrage complet où l'on invite.

Ce fut avec un indicible sentiment de bien-être que j'acquis bientôt la certitude que les yeux de Christophe lançaient des éclairs toutes les fois qu'avisant mon slip orange sous le short, il croyait exercer anonymement ses contemplations. Je notai aussi qu'il maraudait de plus en plus souvent un côtoiement rapproché.

Nous eûmes ainsi une journée fort captivante, où chacun s'évertuait à sonder l'autre et à lui présenter toutes sortes d'hommages savamment figurés et empruntant parfois, raffinement suprême, l'antiphrase pure et dure. L'idée d'exciter mon cousin m'enhardit à me lancer dans une diatribe jouée contre les pédés, sur ce ton ironique farci d'antanaclases[4] dont les accents ne pouvaient manquer d'être interprétés en sens inverse du discours.

Le soir, mes parents se couchèrent tôt. Je proposai à Christophe un jeu.

J'avais observé que toutes les fois qu'on prononçait le mot jeu à l'excellent cousin, ses prunelles s'allumaient, son visage s'ornait d'un sourire béat et toute sa personne vibrait avec la même spontanéité qu’un bambin à qui on fait entrevoir la hôte remplie de joujoux du père Noël. En vérité, Christophe était un enfant, tout comme moi. Je lui exposai ce que je comptais faire, avec son appui :

  Mes parents sont tristes, mornes, bourrés de préjugés, de vrais jansénistes, tu sais ça…

  J'ai eu le temps de l'apprécier, fit Christophe.

  Avec eux, pas question de se balader la nuit, de s'offrir quelques petits plaisirs nocturnes extra-muros, c'est bien trop dangereux, on pourrait être piqués par des serpents nyctalopes ou enlevés par les acolytes de Raël…

  Ou séquestrés par les Bisounours sodomites, ajouta Christophe, de plus en plus émoustillé.

  Donc, si tu veux, repris-je, on fait ceci : on chausse nos baskets, et on va à l'aventure tout partout, c'est rigolo, il y a plein de trucs mystérieux la nuit.

J'ajoutai, volontairement équivoque :

  On peut par exemple aller sur le toit du pavillon…

  Quel pavillon ?

  Tu sais, l'espèce de petit kiosque derrière les orangers.

  Ah oui…mais c'est loin…

  Cinq cents mètres, c'est rien, et ça nous distraira.

  Et c'est bien ? Je veux dire, confortable ?

  C'est plat, semé de petits cailloux. On emporte une couverture, des clopes, et aussi ça…

En prononçant ce mot, ça, j'ouvre discrètement ouvert l'armoire à linge, je plonge le bras en direction du coin le plus obscur, je tâte et je sors une bouteille de whisky. Christophe écarquille deux gros yeux effarés :

  Eh bé, Bill, me dit-il, t'as de la suite dans les idées…

  Tu comprends bien qu'on peut pas picoler ici, on sait jamais, avec l'odeur du tabac, celle de l'alcool par-dessus, ça ferait un mélange qui ne passerait pas inaperçu. Aussi, sur le toit du kiosque, ni vus ni connus.

  Et si on s'endort ?

  J'ai ma montre, je la programmerai pour nous réveiller.

  J'avais compté sur un assentiment ; ce fut une bordée d'enthousiasme. Le bon Christophe ne se tenait plus de plaisir : commencer ces vacances par une galéjade de collégiens lui paraissait l’entrée en matière glorieuse par excellence.

En moins de dix minutes, voici comment se dévida le fil de notre intrigue : après avoir enfilé nos survêtements, nous serrons la bouteille et deux verres dans un petit sac, le tout bien enrobé de linge pour éviter les cliquetis ; puis nous enroulons une couverture que nous sanglons à l'aide d'une ceinture et, pieds nus, nos chaussures à la main, tâchant de voiturer sans bruit les différentes pièces de notre bagage, nous descendons au rez-de-chaussée, nous filons par une porte de service, soigneusement refermée derrière nous, et nous voilà au frais de la nuit, savourant l’instant présent avec cette insouciance souveraine qui chez les adolescents est une plénitude accomplie.

Le toit du kiosque n'était pas d'un accès très difficile ; ce fut sans trop de peine que nous nous y hissâmes. La couverture une fois déroulée, nous mettons en place notre intendance de beuverie et tandis que Christophe remplit les verres, je roule deux gros pétards à délirer jusqu'au matin. Car vous saurez qu'ayant instruit Christophe de la présence dans mes poches d'un bon morceau de taf, il m'avait adressé un clin d'œil qui en disait long sur sa sympathie de longue date avec la chose. Première amorce d'une collusion que j'espérais encore plus complète.

Essayez donc de vous peindre la scène : nuit complète mais claire, pas un nuage, la lune scintillant dans son troisième quartier, ce qui faisait qu'on y voyait plutôt bien, et nous deux, adossés au parapet du toit, côte à côte, un verre dans une main, le tarpé dans l'autre ! Si ma mère nous avait vus, c'était fini, soit elle entrait au couvent, soit elle s'ouvrait les veines en priant toutes les Madones de la Sainte Congrégation des Vierges Immaculées pour négocier le rachat de mon âme perdue de vices et de luxure.

Jamais je n'aurais auguré d'une soirée pareille ! Deux jours plus tôt, j'enrageais de ces maudites vacances, aujourd'hui il aurait fallu m’assassiner pour m'y soustraire. Christophe, excité comme un écolier, tirait avidement sur son pétard et buvait sec. Comme je n'avais de cesse de l'imiter, nous eûmes bientôt assez chaud.

Avoir chaud, c'est le pied à l'étrier pour un nouveau degré sur l'échelle de la désinvolture : aussi ce fut le plus candidement du monde que nous dépouillâmes nos torses du superflu qui les encombraient. Quel moment que celui-ci où poitrines au vent du soir, flanc à flanc, nos bras s'effleurant jusqu'à se toucher, nous savourions à l’envi dans la pénombre le plaisir secret de scruter l'autre et d'appuyer vers lui des regards que n'aurait pas autorisés la circonspection du grand jour.

Cet avantage abandonné à la fantaisie de nos œillades se doublait, douceur exquise, de l'entière liberté de promouvoir une ardeur peu inquiétée d'être aperçue en flagrant délit d'émancipation ; car nos shorts, trop amples pour trahir leur secret, appropriaient encore la nuit aux éclosions clandestines d'un désir qui m'avait entièrement envahi, avec les agréments les plus délectables. Cependant, de là à distinguer sur la devanture de Christophe une témérité analogue, il y avait bien loin.

Alors que nous en étions aux prémices de cette adoration muette, il me sembla que quelque chose avait remué dans les taillis.

Les taillis tenaient une grande étendue autour du kiosque : buissons, halliers, arbrisseaux nains, le tout sur un tapis de mousse fort propice aux marches sourdes et aux reptations silencieuses.

Christophe, alerté par mon dressement de daim, me regarda et souffla :

  Qu'est-ce qu'il y a ?

Un doigt sur la bouche, accompagné d'un geste éloquent recommandant discrétion, le réduisirent au silence. Je finis par lui glisser à l'oreille :

  Il y a quelqu’un en bas…

  Tes parents ? murmura Christophe.

  Non, ils dorment, tu penses ! Quelqu'un qui s'est introduit dans la propriété.

  Des voleurs…

  Peut-être… Il faut aller voir.

Tandis que ce court dialogue s'échangeait, Christophe avait dû, comme moi, modifier sa posture. Ce qui s'était trouvé dans l'ombre parut soudain sous les reflets de la lune.

Un éclair de volupté me traversa de part en part.

Sur le short de Christophe, une longue barre, relevée, vigoureuse, terrible à voir, formait une espèce de rigidité qui, suprême et involontaire subterfuge, empruntait ses plis des froissures mêmes du short avec lesquelles ils se confondaient. Rien de plus enivrant : un éblouissement entra dans ma chair. Sans trop savoir ce que je faisais, et sous couvert de rattraper en me levant un équilibre volontairement rompu, je posai ma main sur la cuisse de Christophe.

Il me sembla qu'elle frissonnait.

On imagine si l'intrusion des visiteurs ne me faisait pas enrager, après avoir mis au jour les dispositions de mon cousin. Seulement, il y a les rêves, et il y a la réalité. Celle-ci nous rappelait au devoir de prévention contre une survenue dont il était indispensable de démêler les mobiles.

Nous descendîmes à pas de loups.

Avant cela, nous avions réussi à estimer approximativement l'endroit où se situait le dérangement. L'espace d'un bref instant, nos yeux avaient discerné deux ombres. Cela nous incita à faire diligence, avec toute la discrétion requise.

Christophe était un garçon courageux. Les périls ne l'effrayaient pas. Au surplus, il était véloce et insinuant comme une anguille. De mon côté, je lui rendais des points. Cette collusion de vertus favorables au débrouillage d'une intrigue servit au mieux nos intentions.

Notre boussole intérieure accordée à notre flair finit par nous mener tout auprès d'un buisson où il se faisait un bruissement feutré. La lune, je le rappelle, était dans ses trois quarts, ce qui, à condition de demeurer sous le boisseau d'un pan d'ombre, permettait de tout voir sans être vu.

C'est à cette stratégie de haut vol que nous dûmes de passer inaperçus. La présence d'une petite excavation donnant sur l'intérieur du buisson nous plaçait en posture d’élucider avec le plus grand profit la particularité d'une intrusion dont nous commencions tout de même à entrevoir certains aspects.

Je dis cela, car il devenait de plus en plus patent que nous n'étions pas en présence de voleurs ou de vagabonds. Ceux qui avaient nuitamment investi la propriété se montraient silencieux, mais de ce silence particulier qui concerte un dessein sinon paisible, du moins parfaitement inoffensif.

Tout à coup, exactement dans notre ligne de mire, et à moins de dix mètres, nous vîmes un spectacle à couper le souffle.

Deux personnages, un garçon et une fille, se tenaient face à face, nus et mains jointes. Le garçon embrassait la fille et son sexe, long, courbé, admirable, pointait contre un ventre qu'on devinait effervescent. Leurs baisers, entrecoupés de soupirs caverneux, témoignaient cette passion dévorante qui ne peut guère surseoir à de plus amples étreintes.

Ces prémices, de plus en plus frénétiques, durèrent jusqu'au moment où le garçon souleva la fille par les fesses, la détermina à s'accrocher à lui, jambes autour des reins, et entra doucement en elle avec une sorte de sanglot caverneux. Nous vîmes comme en plein jour, les yeux rivés sur ce spectacle extraordinaire, la lente enfilade du long sexe et sa disparition au creux du sillon, tandis que le garçon feulait comme un tigre et que la fille poussait des gémissements aigus. Nous ne disions rien, mais nos tempes étaient le siège d'un martèlement de forge et nos corps le creuset d'un séisme dévastateur.

Cependant, le garçon avait déposé sa compagne sur l'herbe et ses fesses rhythmaient le mouvement des pulsions de félicité. Mon pénis était si tendu que je dus glisser subrepticement une main adroite sous mon short pour en rectifier l’alignement.

Christophe le devina-t-il ? Quel démon visita ce garçon que la veille encore je n'aurais jamais soupçonné de la moindre complaisance avec la nation arcadienne ? Toujours est-il que prévoyant un effet forcément intéressant sur les visées que je lui avais surprises, j'étais loin tout de même de m'attendre à l'aplomb avec lequel il céda aux pulsions qui l'enflammaient.

Si les petites causes produisent de grands effets, ce n'est pas une contre-vérité d'affirmer que les petits hasards engendrent les grandes aventures. Car, tandis que le couple parvenait sous nos yeux à la péroraison de leur nocturne passion, il advint que notre position accroupie ayant un peu ankylosé nos mollets, nous cherchâmes à lui en substituer une plus commode. Dans cette manœuvre, conduite avec toute la circonspection requise, Christophe perdit l'équilibre ; ce faisant, sa main se rattrapa à mon épaule. L'aubaine était trop belle pour ne pas mettre à profit l’opportunisme d’un tel incident, sous couvert d'assistance mutuelle. J'eus donc le meilleur réflexe qu'on pût avoir dans la circonstance, je l'entourai à la taille. Là encore, mouvement qui pouvait passer pour purement fortuit.

Ce qui eut lieu alors devait rester dans la mémoire de mes sens comme un de ces instants où l'intensité des sensations en décuple les éblouissements jusqu’au vertige.

Devant nous, les halètements du garçon se faisaient de plus en plus marqués et prenaient diapason à ceux de la fille. Les halètements culminèrent bientôt en une espèce de plainte dont la dernière note, hachée, coïncida avec la suspension de la battue des fesses. Quelques secondes, et un nouveau long soupir de lamentation troua le silence de la forêt. Moi, les yeux grand ouverts, je laissai s'écouler avec une volupté irrépressible le chaud liquide que l'émoi tirait de ma sensibilité à vif. J'y était d'autant plus incité que Christophe, loin de protester contre mon bras autour de sa taille, semblait acquis à la cause d'un voisinage si nécessaire.

Ce fut alors que quelque chose s'introduisit sous l'échancrure de mon short.

Ce quelque chose, c'était la main de Christophe.

Ivre de désir, j'écartai mes jambes, de façon à desserrer le hiatus et à donner quelque lâcheté au slip.

Subitement, je poussai un petit geignement : les doigts, encouragés par mon initiative, avaient remonté tout du long de ma verge si suintante que ce simple contact en décida le complet dégorgement.

Ce fut un plaisir sans épithète approprié à la force avec laquelle mon sperme inonda tout, slip, short, main de Christophe, jusqu'à sa cuisse où s'égouttèrent quelques embruns. On eût dit qu'il ne cesserait jamais.

Pendant que le torrent déversait son écume, j'avais machinalement rendu grive pour merle à l'adorable et fébrile garçon à qui je devais la plus violente volupté de ma vie. Le souvenir de sa fraîche rosée sur les draps, les infinies convulsions de son pénis entre mes doigts, le film sirupeux dont il était enrobé, l'odeur âcre que j'en recevais, tout concourrait à promouvoir en sacerdoce les douces effusions de nos accordailles nocturnes.

Soudain, je le repoussai doucement en murmurant : attends …

Imaginez un garçon d'une beauté romaine à se damner, qui défère à mon ordre et se laisse retomber en arrière dans un mouvement intraduisible d'abandon et d'extase ; imaginez la découverte de deux cuisses puissantes toutes parfumées des senteurs d'Eros ; imaginez le pénis du monde à la fois le plus viril et le plus juvénile, mélange de force et de délicatesse ; je venais de rouler hors de moi un torrent de tempête, l'odeur de Christophe ranima tous mes sens. Avec quelle délectation je me penchai sur le long fuseau brûlant ! Christophe releva la tête une seconde, puis, vaincu, se livra aux torrides initiatives de ma passion.

Je n'avais jamais goûté d'autre sperme que le mien. Celui de Christophe me parut l'ambroisie des ambroisies. Quand la houle dilatait la gaine, je suspendais le mouvement et mes lèvres accueillaient le premier crachin d'un pistil dont le goût poivré me mettait au supplice. Puis je reprenais mes glissements en usant de savantes digressions pour avancer avec art et lenteur sur le chemin de cette joie de vivre que produit l'embrasement de deux chairs exacerbées de béatitude et unies dans un commun idéal de liberté.

Tout à coup, un râle sourd s’exhala de la poitrine de Christophe, le chaud liquide, recruté d'une infinité de filaments, aspergea mon palais avec la furie d’une trombe. Ce fut en cette heure divine que je compris que l'amour des garçons, chez moi, n'était pas seulement une vocation, mais un apostolat.

Nous ne sous étions même pas aperçus que le couple avait troussé bagage.

Christophe, haletant, n'eut pas un mouvement de contestation envers les divines longueurs dont j'accablais ses sens endoloris. Un peu de son élixir faisait sur le flanc de sa verge une longue larme de gratitude. Avec un soin délicat, je recueillis ce précieux trophée d'un triomphe sur un garçon qui, pour convoler en noces supposées avec une fille, venait de se prouver à lui-même le caractère universel de la dualité en ce monde.

Le moment vint de nous rhabiller.

Jusqu'à la maison, nous n'eûmes pas une parole. Nous entrâmes dans la chambre et nous nous couchâmes, sans avoir allumé.

L'embarras d'assumer un acte tout de même cuisant pour la superbe, réclamait l'urgence d'un remède qui en arrondît au moins les aspérités les plus douloureuses. Ce fut à quoi je me disposai ; dans un murmure, je soufflai :

  Christophe ?

  Oui, répondit le garçon sur le même ton.

  Tu dors ?

  Non.

  T'as pas envie de dormir ?

  Non.

Un moment de silence, puis :

  Et toi ? fit Christophe.

  Moi non plus.

Je repris, aussitôt :

  Au fait, tu dors à poil ?

  Oui.

  Entièrement ?

  Oui.

  Moi aussi…

J'entendais la respiration haute de mon compagnon. Que notre plaisir n'eût pas plus d'une demi-heure d'ancienneté n'avait rien ôté à une démangeaison qui renaissait de cendres trop chaudes pour ne pas produire un nouveau brasier. Fou de désir, je m'armai de courage et :

  Tu sais pas ? fis-je.

  Quoi ?

  J'ai envie de me branler…

  Moi aussi…

  Avec toi.

  Moi aussi…

Brusquement, je sors de mon lit, je découvre les draps de Christophe, je m'allonge sur lui, je l'étreins avec délice, mes lèvres se collent à ses lèvres, je remonte ses jambes, il n'y objecte rien, il fait mieux, il entr'ouvre ses cuisses, je n'ai que le temps de lui dire : tu veux bien ? Pour toute réponse, j'obtiens le libre passage entre ses colonnes d'Hercule, encouragé encore par sa main dirigeant elle-même la fièvre de mes dix-sept ans.

Je ne saurais dire si j'eus plus de joie à féconder les entrailles de mon camarade ou si, intervertissant les rôles, la volupté de provoquer la sienne ne surpassa pas celle que j'avais éprouvée. Toujours est-il que le double éclair qui illustra notre nuit d'amour n'eut d'égal que celui qui, au petit matin, décora notre réveil. Le drap était rejeté, ses fesses m'apparurent, la corolle encore humide de la veille fit sur mes sens une commotion galvanique, je pris position, Christophe s'éveilla pour sentir un long bien-être s'insinuer en lui, pendant qu'une haleine torride piquait sa nuque d'un scintillement de baisers.

Sous la douche, il me proposa la variante debout. Ce fut ainsi que les mains contre le mur, je subis le doux assaut d'un garçon dont les odeurs mâles puisaient leur surcroît de musc dans l'excès de nos récentes libéralités, tandis que s'affirmait, par un jet d'une prodigieuse énergie, le triomphe de l'adolescence sur les entraves d'un monde carcéral. Je me souviens de ce qu'il demeura longtemps en moi après le dernier spasme rendu, que nous nous recouchâmes, que ses bras ceinturèrent ma poitrine, que sa joue se posa sur ma joue, que ses baisers sentaient bon le dentifrice à la menthe, que ses cheveux se confondaient avec l'humus des sous-bois, que mon cœur s'extasiait à en mourir et que le sien devait ressentir les mêmes atteintes, car de petites larmes toutes timides coulèrent sur mon visage.

Je me rappelle aussi ces mots, prononcés dans un murmure ineffable : je t'aime, et cette question, angoissée : et toi, tu m’aimes ? Parce que si tu ne m’aimais pas, ce serait fini pour moi…

Je ne pus répondre, je suffoquais d’émotion. Christophe le sentit : émerveillé, il fit adhérence de sa joue à la mienne et bégaya, tandis que sa main se posait sur mon cœur : aujourd’hui, nous entrons dans la vie.

Nous avions joui de notre chair. Notre confession surpassa toutes les jouissances. Ce fut le couronnement de ce qui ne devait être qu'une partie de plaisir entre garçons et qui était le début d'un amour infini.

Aujourd'hui, je vis avec Christophe. La fille avec qui il avait noué liaison par pure convenance, fut mise dans le secret et, passée la petite humeur de dépit, ne tarit pas d’éloges sur notre amitié. Nos parents sont positivement scandalisés et ma mère en a fait une maladie qu'elle soigne comme elle peut, à coup d'extraits des actes des apôtres, du Lévitique et des épîtres aux Corinthiens.

Quant à nous, nous n'avons plus rien à demander à la vie, qui nous a tout donné. Rien n'est plus doux que nous promener, les soirs d'été, le long des plages désertes de Mimizan ou du Pyla, à regarder se coucher à l'horizon le globe qui a l'air d'un gros œil rouge posé sur un duvet d’ouate. Rien n'est plus enivrant qu'une longue étreinte arrachée au silence clair et léger de cette fausse pénombre qu'est une nuit de juillet. Rien n'est plus grisant que nos maillots glissant sur nos jambes, que nos ardeurs entrant en lice dans cette joute pacifique qu'est l'amour.

Ah, j'oubliais…

Nous avons rompu avec nos familles.

Croiriez-vous qu'elles eussent mis au net un plan de bataille qui visait à nous séparer après nous avoir couvert d'opprobre ? La honte attachée à l'abjection d'une progéniture mâle sans descendance possible pour cause d'infamie, la flétrissure qui croît par dépit, dans les petites bourgades bourgeoises, sur tout ce qui dérange le confort moral de cet amas de toiles d'araignées et de poussière qu'on appelle les bonnes mœurs, ont induit un moment nos parentèles à fulminer clameur de haro contre nous, histoire de prouver qu'un accident de génération, j'emploie leur terme, ne pouvait rejaillir sur leur honneur.

Et puis, Dieu, qu’on y croie ou non, existe bien : la preuve, il nous est venu en aide.

Alors que nous étions réduits au triste viatique de ma seule bourse d’études, ce qui, je vous prie de le croire, n’amasse pas mousse, nous avons joué au quinté, comme cela, par intuition. Résultat, cinq cents mille euros.

Ce gain a achevé d'affûter les couteaux de la haine brandis contre nous.

En vain.

Personne ne sait où nous vivons.

Personne, sauf François et Matthieu.

Ils sont gais, comme nous, et comme nous, leurs parents les ont rejetés. Nous les avons accueillis. Ils sont chez nous comme chez eux. Ils s'aiment et rien n'est touchant comme de voir, dans les après-midis pluvieuses, leurs deux corps frais et vibrant préluder en tailleur aux joies infinis d'un long chapitre de félicité. Du reste, nous ne nous cachons pas les uns aux autres et le spectacle du bonheur d'autrui sert à rendre plus précieux celui qui nous est dévolu en partage.

Quant à l'avenir, nous le regardons avec ces yeux de gratitude qu'inspire un sort que nous voudrions commun à tous les garçons qui, sur cette terre, ont à subir le froid mépris des gens de bien, la férocité vertueuse des faiseurs de remontrances et l'ineptie plate et vide des âmes visqueuse pour qui vendre des missiles à un tyran est plus louable dans l'ordre hiérarchique des valeurs, que de caresser son bien-aimé. C'est que la Bible n'interdit pas de vendre des missiles ; en revanche, il y est dit, au chapitre 18 verset 22 du Lévitique : tu ne coucheras point avec un homme comme on couche avec une femme. C'est une abomination.

[1] C'est à dire en se sauvant et en décochant des flèches traîtresses, ce qui était la manière des cavaliers Parthes pendant les guerres qu'ils livraient aux Romains.

[2] Voir Candide, de Voltaire.

[3] C’est à dire parlait des affaires domestiques de la maison.

[4] Une antanaclase, en rhétorique, est l'emploi d'un mot ou d'une proposition dans un sens contraire à son véritable sens : ainsi le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas.


Auteur:  Vivien Sauvenergues

L'auteur autorise la reproduction des ses écrits à la condition formelle de citer son nom  et de ne modifier le texte en rien.

Vivien Sauvenergues  invite ses lecteurs à lui faire part de leurs réactions. Ecrivez-lui à :
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et n'oubliez pas qu'un petit mot fait toujours plaisir...


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12 août 2007

Les récits et nouvelles de Vivien

Une nouvelle catégorie, celles des récits et nouvelles de Vivien vient compléter Histoires de Q. Ces textes nous sont proposés par Vivien Sauvenergues qui précise que la plupart ont été vécus, sauf deux ou trois entièrement de fiction. Mais qu'on ne s'y trompe pas, ces récits et nouvelles , d'un tendance gay clairement affichée, ne sont pas du porno pur et dur dans lequel le héro pratique une fellation dès le 2ème paragraphe, une sodomie au 3ème et  plus encore avant la fin de la première page. Non, ce n'est pas du sexe gratuit, toutes les histoires reposent sur un fond de réflexion autour de la condition gaie et de ses rapports avec le monde hétéro.Et précise encore Vivien, "ce n'est pas trop mal écrit". (Vivien est très modeste, car en fait c'est extrèmement bien écrit, avec d'indéniables qualités littéraires).

L'auteur autorise la reproduction des ses écrits à la condition formelle de citer l'auteur et de ne modifier le texte en rien.

Enfin, Vivien invite ses lecteurs à lui faire part de leurs réactions. Ecrivez-lui à pimbi@club-internet.fr

Un premier texte sera en ligne dès demain, 'Mon cousin Christophe'

Posté par hornyboy à 23:30 - Récits et nouvelles de Vivien - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

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